Du saphisme chez Ennio-Quirino Visconti (1751- 1818) 

 

Fils d’un archéologue italien, Ennio-Quirino Visconti (Rome 1751 – Paris 1818) fut nommé par le pape Pie VI conservateur du Musée du Capitole et :

« Lors de l’invasion de Rome par les Français en 1797, et de l’établissement d’un gouvernement provisoire, Visconti fut nommé ministre de l’intérieur ; il devint en 1798 l’un des cinq membres du gouvernement consulaire, mais fut contraint de fuir lorsque les Napolitains fondirent sur Rome. Installé en 1799 dans l’un des emplois administratifs du Musée des antiquites et des tableaux qu’on commençait à établir au Louvre, il eut en outre le titre de professeur d’archéologie, et fut reçu, en 1804, dans la classe d’histoire et de littérature ancienne de l'Institut. Napoléon voulut qu'il dirigeât l'entreprise de la magnifique collection de l'Iconographie ancienne (1re partie Iconogr. grecq. , 1808, 3 vol. in-fol. max. ; 1811, 3 vol. in-4, et atlas grand in-fol. ; Iconographie romaine, t. 1er, 1817, grand in fol. ; 1818, in-4.). Visconti mourut en 1818, et reçut des honneurs funèbres dignes de la réputation européenne qu'il s'était faite. »

in Biographie universelle, ou Dictionnaire historique des hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talents, leurs vertus, leurs erreurs ou leurs crimes, depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours ; par F.-X. DE FELLER. Nouvelle édition, revue et continuée jusqu’en 1838. T. 5e Outhenin-Chalandre fils éditeur, Besançon et Paris, 1839.

Dans l’Iconographie grecque, Visconti collationne tous les portraits issus de peintures, de monnaies, de sculptures antiques. L’article Sapho parmi les Hommes illustres section poètes lyriques de l’antiquité grecque est classé entre Alcée et Anacréon (pages 69 à 73, éd. Didot, 1811).

Visconti donne crédit à l’existence de deux Sapho nées dans l’île de Lesbos, l’une poétesse, l’autre courtisane et « peut-être poëte, mais d’une époque moins ancienne, et née dans une autre ville. » : Erésos. Il attribue l’amour malheureux pour Phaon et la mort par le saut de Leucade à la courtisane contrairement à Thévet. au XVIe siècle. En effet ce dernier croit en l’existence de deux Sapho mais attribue les épisodes de Phaon et du saut suicidaire à la dixième Muse. Dans les notes plus longues que l’article lui-même, Visconti veut démontrer en six arguments encore inédits sa position biographique. (voir la note 4). Visconti décrit une médaille de bronze (tête de femme coiffée d’une mitra, avec MITY gravé au revers) appartenant au cabinet de l’empereur d’Autriche. Il mentionne la statue de bronze de Silanion et la peinture de Léon et la statue dite faussement de Sapho du Capitole.

Visconti fut très renommé au XIXe siècle. Dans sa notice sur Sapho, Breghot du Lut le cite abondamment. De même Constance de Salm le note dans sa brève biographie de Sapho.

§. 5 SAPHO

Née dans le même pays qu'Alcée, son émule en talents, Sapho le surpassa peut-être en célébrité. Aucune femme, suivant le témoignage de Strabon, n'avoit égalé, dans le cours de six siècles, la gloire poétique de Sapho (1) ; et dix-huit autres se sont écoulés sans lui donner de rivales. Elle ressemble encore au lyrique son compatriote par ses aventures : il paroît même qu'elle avoit pris part comme lui aux troubles civils de Mytilène sa patrie, puisqu'elle fut forcée de l'abandonner (2). L'histoire de sa vie est pleine d'incertitudes qui se sont multipliées plus qu'on ne peut l'imaginer par l'existence, je dirai même par la célébrité d'une courtisane du même nom, lesbienne comme Sapho, et peut-être poëte, mais d'une époque moins ancienne, et née dans une autre ville (3). Les poètes, qui ont vu dans ce qu'on raconte de cette femme trop fameuse un sujet propre à exercer leurs talents, ont ajouté à cette confusion. L'amour malheureux de Sapho pour Phaon, et le saut de Leucade, par lequel elle voulut s'en délivrer, sont des circonstances qui appartiennent sans doute à la moins ancienne; et je suis bien étonné que plusieurs illustres critiques se soient laissés entraîner par le témoignage d'Ovide, qui paroît ne connoître qu'une seule Sapho. D'autres écrivains contredisent cette supposition ; et ceux qui ont écrit à une époque plus rapprochée de celle où vivoit la première Sapho, et qui ont parlé de ses amours et de ses égarements, par cela même qu'ils ne disent rien de sa fin tragique, me paroissent favoriser l'opinion que je présente, au point de la convertir en certitude (4). On a repoussé avec moins de succès l'imputation de ce dérèglement de mœurs qui paroît avoir été assez général parmi les femmes lesbiennes, et que les anciens ont reproché à Sapho. Quant à l'époque où elle a fleuri, on peut dire qu'elle a été contemporaine d'Alcée et d'Anacréon, mais qu'elle a vécu un peu plus tard que le premier, et un peu plus tôt que le second (5).
Médaille de bronze représentant d'un côté la tête d'une femme coiffée d'une étoffe unie que les anciens ont appelée mitra, et qu'ils ont donnée fort souvent aux têtes des muses et des déesses : la figure a plus d'embonpoint et des traits plus marqués qu'il ne conviendroit à une tête idéale.
Le revers porte les lettres MYTI., initiales du mot ??t????a??? : (monnoie) des Mytiléniens. Le type est une lyre.
Quoique la tête gravée sur cette médaille ne soit pas accompagnée d'une inscription, il n'y a presque pas de doute qu'elle ne soit le portrait de Sapho. Pollux nous atteste que les Mytiléniens avoient fait graver sur leur monnoie l'image de cette femme célèbre (6).
Le caractère de la tête annonce un portrait ; la coiffure et la lyre du revers conviennent parfaitement à celle qui fut appelée la dixième muse (7). J'observe aussi que les poëtes ont fait quelque mention de cet embonpoint qu'on remarque dans la figure que nous examinons (8); et il est vraisemblable que le nom de Sapho n'a été omis sur la médaille que comme inutile pour faire reconnoître un sujet dont les images dévoient être assez communes à Lesbos, et très familières aux Mytiléniens (9). Une statue de Sapho, exécutée en bronze par Silanion, et son portrait peint par Léon, sont connus dans l'histoire des arts (10). Je donne au n° 5 cette tête un peu plus grande qu'elle n'est sur la médaille, et telle qu'on la voit en la regardant avec la loupe.
Cette médaille existe à Vienne, dans le cabinet de l'empereur d'Autriche (11). Un buste, dit de Sapho, parmi ceux du Capitole, n'appartient point à cette célèbre Mytilénienne (12) : l'inscription qui le lui attribue n'est pas antique ; d'ailleurs, puisque la ville d'Erese y est indiquée comme la patrie de Sapho, il n'auroit pu appartenir qu'à la courtisane de ce nom.

 

NOTES DE VISCONTI

(1) Lib. XII, p. 617.
(2) Marm. Oxon. XXIII, 51. L’expression f????sa, fugitive ou exilée, prouve incontestablement que Sapho ne quitta pas sa patrie pour suivre Phaon en Sicile, comme l’a très bien observé Barthélemi dans sa note au chapitre 3 de son Voyage d’Anacharsis. Il la croit enveloppée dans les intrigues séditieuses d’Alcée.
(3) A Erese ; Athénée, XIII, p. 596 ; Elien, XII, 19. Suidas, V, Sapf?, a pris le change sur le nom de la patrie des deux Sapho.
(4) Je ne sais pas comment l'opinion contraire a pu devenir générale : elle est cependant celle de Fabricius ( lib. II Bibl. gr., c. 15, §. 54) ; de Hardion, dans sa dissertation sur le saut de Leucade, tom VII des Mém. de l'Acad. des belles-lettres; de Bayle, de Barthélemy, etc. L'autorité de Ménandre et celle de Strabon seroient à la vérité d'un grand poids, si ces deux écrivains donnoient à entendre qu'en nommant Sapho ils ont voulu parler de la célèbre poëtesse de Mytilène : mais, ces auteurs ne la désignant point, il ne reste, comme je l'ai dit, que l'autorité d'Ovide (Héroïde V), suivie par quelques écrivains postérieurs ; or peut-on la mettre en comparaison avec l'opinion contraire, qui non seulement est fondée sur le silence des auteurs plus anciens, mais encore qui est appuyée sur le témoignage positif de plusieurs écrivains grecs, tels que Nymphis, Athénée, Elien, Suidas, Apostolius, parmi lesquels les deux premiers sont distingués par leur érudition, et paroissent avoir recueilli l'opinion généralement adoptée par les gens instruits ? Ovide au contraire a pu faire usage, pour embellir son élégie, d'une opinion à laquelle lui-même n'ajoutoit peut-être pas foi, à l'exemple de quelques poëtes comiques qui avoient déjà altéré les aventures de cette femme extraordinaire, pour donner plus d'intérêt à leurs pièces : Athénée a fait cette remarque à propos de Diphilus (l. XIII, p. 599,D.).
Je crois devoir appuyer encore mon opinion de quelques preuves négatives que je ne pense pas avoir jamais été produites, et qui me paroissent propres à éclaircir ce point de l'ancienne biographie poétique.
I° Hérodote, qui parle de Sapho, (1. II, c. 135 ), en relevant quelques circonstances de sa vie, de sa famille, et de ses poésies, se taît sur l'amour de la poëtesse pour Phaon, et sur le saut malheureux qui termina sa carrière. Cependant le saut de Leucade, usage religieux tout-à-fait bizarre, étoit bien dans le genre de ces faits qu'Hérodote se plaît à relever, et dont il aime à rechercher l'origine. Il paroît probable que cet usage singulier n'étoit pas encore introduit, ou, si l'on veut, n'avoit pas encore été renouvelé du temps d'Hérodote, d'autant plus que Strabon lui-même n'en a pas trouvé un témoignage plus ancien que celui du poëte Ménandre, qui a vécu après Alexandre, et à la distance de plus de trois siècles de Sapho et d'Hérodote.
2° Le récit même d'Hérodote rend la prétendue catastrophe de Sapho tout-à-fait invraisemblable : cet historien avoit lu des vers que cette poëtesse avoit écrits contre Charaxus, son frère, à l'occasion du rachat qu'il avoit fait de la courtisane Rhodopé, esclave en Égypte pendant le règne d'Amasis : or ce roi ne commença à gouverner qu'en l'année 570 avant l'ère chrétienne ; et par conséquent Sapho, née au plus tard, suivant Suidas, la première année de la 42e olympiade, c'est-à-dire en 612, devoit être âgée d'environ 50 ans lorsqu'elle attaqua dans ses vers Charaxus. J'ai dit que Sapho étoit née au plus tard en 612 : les marbres d'Oxford, qui placent son exil de Mytilene en 596, seize ans seulement après cette date, confirment mon assertion ; car on ne peut pas supposer qu'une femme moins âgée et encore dans l'enfance, ait pris part aux troubles de sa patrie.
3° Hermésianax, poëte plus ancien que Ménandre a écrit une élégie sur les foiblesses des poëtes célèbres : il y allègue l'exemple et les égarements de Sapho, à laquelle il donne aussi du penchant pour Anacréon ; mais il se tait absolument sur Phaon, qu'il auroit dû nommer le premier, cette passion fatale convenant beaucoup mieux au plan et au but de son élégie que toute autre aventure de la poëtesse.
4° Antipater de Sidon, qui a composé une épigramme relative au tombeau de Sapho, non seulement ne parle pas de sa fin tragique, mais il suppose qu'elle a été ensevelie dans sa terre natale, où on lui a érigé un monument, et que sa mort a été naturelle. (Ep. LXX dans les Analecta.)
5° Pinytus, ancien poëte, dont la seule épigramme qui existe est une épitaphe pour Sapho, ne fait non plus aucune mention de cette mort causée par le désespoir, à laquelle on ne trouve pas la moindre allusion dans un grand nombre d'épigrammes de l'Anthologie, qui ont pour sujet la poëtesse mytilénienne.
6° Ptolémée Ephestion, dans un livre où il a fait l'histoire du saut de Leucade, et dont Photius nous a conservé un extrait, ne parle point de notre poëtesse. Il est vrai qu'il ne parle pas non plus de la mort de Sapho d'Erese : mais cette courtisane, n'ayant jamais atteint à la célébrité de la poëtesse du même nom, a pu être omise plus vraisemblablement ou dans l'ouvrage, ou dans l'extrait. A la vérité Servius parle d'une femme qui fit le saut de Leucade pour l'amour de Phaon ; mais il la traite comme une femme obscure, et ne la nomme pas (ad Aen, III, v. 374).
(5) Ce synchronisme a été l'objet d'une dissertation de J. C. Cramer, sur laquelle on peut voir la savante note de M. Harless, Bibl. gr. de Fabricius, t. II, p. 139 de la dernière édition.
(6) Liv. IX, §. 84.
(7) Platon l’épigrammatiste, épig. XII ; Antipater de Sidon, épig. XLVI, dans les Analecta.
(8) Sapho est décrite par Damocharis (épig. IV, t. III, p. 70 des Analecta ??t?µ???? ?µa?? t? ?a? ?? p?? ????a ??p?a. « d'une peau très unie sans le secours de l'art, et d'un embonpoint qui n'est pas excessif ». Elle avoit donc de l'embonpoint: c'est ce que nous reconnoissons dans le portrait gravé sur cette médaille. Damocharis, poëte qui a vécu à Constantinople, avoit probablement en vue une ancienne statue de Sapho, placée dans les thermes de Zeuxippe, et décrite par Christodore.
(9) Eckhel a observé à cette occasion que les médailles de Smyrne, portant l'image d'Homère, et appelées par Strabon monnoie homérienne (liv. XIV), sont celles où le nom de ce poëte ne se trouve pas inscrit, les autres qui en présentent la figure et le nom étant incontestablement postérieures à l'époque du géographe ( D. N., tom. II, p. 541, b).
(10) La statue avoit été enlevée du prytanée de Syracuse par Verrès ( Cic. Verr. IV, 57). Pline fait mention du tableau (XXXV, §. 39, 35).
(11) On l'a gravée dans le catalogue du musée de Vienne, pl. 3, n° 13 ; mais avec peu de fidélité pour les traits de la figure. Eckhel en parle, D. N., tom. II, p. 503.
(12) Bellori, Vet. illustr. imag., n° 63.

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