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LA VIE ANECDOTIQUE
par GUILLAUME APOLLINAIRE (1880-1918)
ANANDRYNES BULGARES
Il s'est fondé récemment
en Bulgarie une société ou plutôt une secte
où il n'entre que des femmes et surtout des filles qui jurent
de ne point se marier, de ne jamais avoir commerce avec un homme,
et surtout de n'avoir jamais d'enfant tout particulièrement
du sexe mâle. C'est, paraît-il, en haine de la guerre
qu'a été fondée cette secte d'anandrynes bulgares.
La Bulgarie, comme on voit, n'est pas seulement le pays des Bougres,
il est encore celui des Bougresses, et ce détail d'histoire
contemporaine évoque le trait suivant d'un caractère
extraordinaire et unique qui a été rapporté
par un journal anglais en 1788.
A Baghorough, petite ville du Sommersetshire, on enterra le 10 juin
une dame âgée de quatre-vingt-trois ans qui, par haine
pour notre sexe, et pour imposer silence à la calomnie qui
accuse les femmes d'un penchant violent pour les hommes, avait pris
le parti de passer toute sa vie dans le célibat.
Elle se nommait Jane Keene ; aimable d'ailleurs, douce, complaisante
à l'égard des hommes mariés, mais de l'humeur
la plus farouche avec les jeunes gens, surtout avec ceux qu'elle
soupçonnait d'en vouloir à sa 1iberté ; elle
les évitait et prenait la fuite dès qu'elle en apercevait
un.
Par son testament elle laissa tout son bien, qui était considérable,
à ses nièces et à ses cousines, à l'exclusion
entière de tous ses parents du sexe viril. Elle avait légué
cent livres sterling à quatre hommes de l'âge de quarante
ans, quels qu'ils fussent, pour porter son corps au cimetière;
mais à condition qu'ils assurassent par serment n'avoir jamais
eu de commerce avec aucune femme. Il ne se trouva personne qui pût
remplir cette condition, de sorte que son cercueil fut porté
par des filles. Le motif d'une disposition si bizarre était,
paraît-il, de faire voir aux hommes que la disproportion du
penchant des deux sexes aux plaisirs de l'amour est au moins de
40 à 80.
Par un autre article, elle ordonnait qu'on ne chantât que
des hymnes de joie à ses funérailles, qu'on donnât
un festin à tous ceux qui y assisteraient, et que six filles
vierges dansassent sur sa fosse, aussitôt qu'elle serait fermée.
Vierges ou non, six filles de quinze ans qui passèrent pour
telles y dansèrent, et l'on assure que sur plus de deux mille
personnes qui assistèrent à cette cérémonie,
il n'y en eut pas une seule qui ne fût ivre au retour.
Il y a beaucoup d'apparence que Miss Jane Keene ignorait l'histoire
de cette vestale qui, au risque d'être châtiée
rigoureusement, comme elle le fut en effet, ne put s'empêcher
un jour de s'écrier avec transport :
Felices nuptae, moriar nubere dulce est !
Quant aux dames de Sofia, nos contemporaines, elles ont pris le
parti de laisser désormais s'éteindre une race qui,
par ses excès durant cette guerre, a démérité
de vivre. La crainte des armés de l'Entente est le commencement
de Sofia, la Sagesse.
1er mai 1918
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Antoine Fongaro dans Culture
et sexualité d'Apollinaire nous éclaire sur le poème
suivant "écrit probablement antérieur à 1901"
et repris dans le recueil posthume Le Guetteur mélancolique.
"Dans Hamlet quand
Ophélie tombe dans la rivière, les fleurs de sa couronne
défaite flottent sur l'eau autour d'elle" ; et telle
une sirène, elle chante encore avant de s'enfoncer." Le chapeau
d'Ophélie, Ophélie elle-même, meurt d'amour, son chapeau
flotte sur l'eau du lac entre les nénuphars tandis que les amoureux
blafards portent le masque de la folie, Ophélie ou son chapeau
tombe chez les morts sur le gazon éclairée par la lune
"quand trop simple
chapeau du rocher de Leucate
tombera des Saphos la
froide déraison"
ou quand la froide folie
des Saphos (= des Amoureuses délaissées) tombera du chapeau
(de la partie supérieure c'est à dire du sommet) du rocher
de Leucate.
"Le toquet (= petite
toque) est peut-être un simple calembour sur la déraison
et la folie des deux premières strophes, ou un souvenir de la toque
à plume unique dont Mallarmé couvait le chef d'Hamlet."
Le toquet (ou chapeau) des
sirènes (comme le chant des sirènes) trompe les marins et
ne tournera plus au remous de Scylla , il sera englouti par la mer et
appelé par les trois voix suaves et sereines, celles d'Hécate
représentée par trois têtes (Perséphone, la
mort, Séléné la lune et Artémis la chasse).
| Languissez languissez chapeau d’Ophélie

Vous flotterez encore entre les nénuphars
Et passant au bord du lac les Hamlets
blafards
Sur la flûte joueront les airs de la folie
Vous cherrez chez les
morts sur le sombre gazon
Qu’éclaire tristement une face d’Hécate
Quand trop simple chapeau du rocher de Leucate
Tombera des Saphos la froide déraison
Et voici le toquet panaché des sirènes
Il trompa les marins qu’aiment ces oiseaux-là
Il ne tournera plus au remous de Scylla
Où chantaient les trois voix suaves et sereines
in Oeuvres poétiques, Apollinaire, éd. Gallimard
La Pléiade, 1990, p. 567.
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Bibliosapphisme
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index des auteurs anciens
- bibliosapphisme des XVI au XVIIIe
s. - bibliosapphisme à
partir du XIXe siècle
Bibliographie :
- Apollinaire : Oeuvres poétiques préface par André
Billy, Texte établi et annoté par Marcel Adéma et
Michel Décaudin, Gallimard, La Pléiade, 1990.
- Fongaro Antoine : Culture et sexualité dans la poésie
d'Apollinaire, Honoré Champion Editeur, 2008, 460 ages, 75
euros.
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