Blanche et Méline Eglogue saphique attribuée à André Berry (1902-1986) 

 
BLANCHE ET MELINE

Un jour, montant chez moi comme par aventure,
Non pas tel un jaloux, mais tel un curieux,
Je pénétrai sans bruit : ma clef dans la serrure
Poussa silencieuse un huis mystérieux.

Je flairai quelque chose, ayant vu ma Blanchette
Tirer, juste à l’instant du dernier au-revoir,
Un costume léger pour le mettre en cachette,
Et de longs pantalons tissés de satin noir.

« Ne rentre pas trop tôt, m’avait dit l’adorée ;
A boire, s’il se peut, demeure un peu plus tard,
Car j’attends Mélina, ma compagne dorée,
Pour parler de toilette et de poudre et de fard. »

Sur la pointe des pieds vers la chambre amoureuse
Je m’insinuai lors, à pas cois et légers,
Où je croyais ouïr une voix langoureuse,
A la toilette, au fard, propos tout étrangers.

Ainsi jusqu’à la porte et jusqu’à la tenture,
Je viens sur le tapis où mon pas s’étouffait :
Entre les deux rideaux faisant mince ouverture,
Je perçus d’un coup d’œil un spectacle parfait.

Sur les jaunes coussins Méline était couchée,
Ses fins pieds pendant seuls dans la ruelle du lit,
Blanche, près d’elle assise et sur elle penchée,
La tenait par la taille en pose de délit.

Elle avait dépouillé son corsage de tulle,
Noir, sous qui transparaît sa divine blancheur ;
Quand elle en prend secours, devant moi qui l’accule,
Pour préserver son dos d’un semblant de fraîcheur.

Nu comme le soleil était son parfait torse ;
Nus ses fermes tétons et nus ses flancs neigeux ;
Que d’une main la brune étreignait avec force,
Tandis que l’autre main flattaient les blonds cheveux.

A demi seulement la gorge de Méline
Paraissait découverte : à mieux considérer,
Je vis qu’elle avait pris la noire mousseline
Que Blanche tout à l’heure avait dû retirer.

Mais la peau plus foncée entre les fines mailles
Paraissait beaucoup moins : le tissu mieux garni,
Percé de plus de jours qu’un poisson n’a d’écailles,
Semblait, sur la chair mate, opaque et presque uni.

Parfois sur le sein riche ou la robuste hanche,
De Méline aux abois la bouche s’abattait,
Tandis que lentement, à la gorge de Blanche,
En râle douloureux la volupté montait.

Mais vite, langue hors, la gloutonne Méline
Etouffait et buvait ces longs gémissements ;
Puis, sur un bref écart de sa tête féline,
Se rendait à l’appel des gais embrassements.

Fouillaient les deux yeux bleus les deux prunelles vertes.
Tous les quatre enflammés de désirs indiscrets,
Vous auriez dit, voyant ces paupières ouvertes,
Deux sphinx se confiant leurs plus abstrus secrets.

Et tiède, et sombre était la chambre de la fête ;
Et close comme en ont les Turcs les mieux gardés ;
Même les deux rideaux que disjoignait ma tête
Avec plus d’un épingle avait été soudés.

Un seul verre, au chevet, marqué de quatre lèvres,
Sur un plateau de noix et de dattes chargé,
Enfermait du plus vieux, du plus clair des genièvres
Le breuvage odorant, pour meilleur négligé.

Couchée au pied du lit une petite chatte,
Observant ces ébats avec un doux ronron,
En un vague sourire allongeait sur sa patte
Son muselet rayé de jaune et de marron.

Une lampe, versant comme un jour de chapelle,
De la proche tablette éclairait ce tableau,
Le plus beau qui jamais de Zeuxis ou d’Apelle
Ait tenté la palette ou séduit le pinceau.

L’œil entre les rideaux, surcaché par ma mante,
A genoux je restai, jaloux moins que séduit ;
De ma tendre maîtresse et de sa tendre amante
J’épiai l’entretien, et perçus ce qui suit :

Méline

Comme ta gorge est blanche, ô ma blonde maîtresse !
Quels fruits mûrs sont tes seins, aux mains quel lourd trésor !
Et quelle dure pointe enflent sous ma caresse
Leurs bourgeons de framboise emmi tes jardins d’or !

Blanche

Comme ta gorge est sombre, ô ma brune servante !
Quels fruits verts sont tes seins ! aux mains quels faix légers !
Que discrets vont s’enflant sous ma bouche fervente
Leurs bouts couleur de mûre emmi tes noirs vergers !

Méline

Quelle force, ma Blanche, est dans ton bras d’ivoire !

Blanche

Quelle souple mollesse est dans ton bras cuivré !

Méline

Quels cristaux sur tes flancs !

Blanche

Sur les tiens quelle moire !

Méline

Comme ton dos est droit !

Blanche

Que le tien est cambré !

Méline

Ta langue large et grasse et langoureuse et lente
A d’un pois de senteur le rose délicate.

Blanche

La tienne, mince et longue et vive et turbulente,
D’un dablia d’Urès a l’ardent incarnat.

Méline

Une odeur de lilas se mêle à ton haleine.

Blanche

La tienne a le parfum de l’enivrant œillet.

Méline

Du lait d’un soir d’avril ta bouche paraît pleine.

Blanche

La tienne offre un alcool né du plus chaud juillet.

Méline

Tes cheveux, ton aisselle et ta toison secrète
Fleurent comme le poivre aux jardins d’Andaman.

Blanche

Je hume sous ton bras, je flaire sur ta tête
La cannelle échauffée aux enclos de Ceylan.

Méline

Ta motte est sous mon doigt l’abricot d’Arabie
Qui s’ouvre blond et tiède au penchant des coteaux
.


Blanche

Et la tienne est la prune aux vallons d’Arcadie
Qui se fend noire et fraîche au-dessus des ruisseaux.


Méline

O ma figue !


Blanche

O ma datte !

Méline

O mon lis !

                                        Blanche

O ma rose !

Méline

O mon cidre du Nord !

Blanche

O mon vin du Midi !


Méline

Pomme du Canada !

Blanche

Vanille de Formose !

Méline

O sirop de Kayam !

Blanche

O liqueur de Sadi !

Méline

Rappelle-toi le jour où de voile accoutrée
Tu vins m’ouvrir ta porte, au thé d’après-midi.
O toi qu’un récent rêve ainsi m’avait montrée,
Comme à mon cœur timide a plu ton front hardi !


Blanche

Rappelle-toi le jour où, voyant sous la gaze
Mes bras flous, mon train vague et mes flancs vaporeux,
Tu m’emboîtas le pas, bayant comme en extase.
Qu’alors à mon audace a plu ton air peureux !


Méline

Je te verrai toujours, ce ruban pour ceinture
Que dénoua bientôt ta complaisante main,
Ce soutien-gorge bleu qu’en folâtre ouverture
Tu baissas d’un côté, révélant le tétin.

Blanche

Je te verrai toujours, avec ta haute guimpe
Et sur tes chastes bas ta robe descendant,
Qui bientôt se leva comme un brouillard d’Olympe,
Découvrant tous les dieux à mon œil impudent.

Méline


Je fis tomber ta gaine.


Blanche

Et moi ta jarretière.


Méline

Je te vis sans souliers.

Blanche

Sans mules je te vis.


Méline

A mes regards charmés parut ta jambe entière.


Blanche

Parut ta cuisse entière à mes regards ravis.

Méline

Sans l’avoir médité sur le lit nous roulâmes.
Nos quatre fougueux bras enserrèrent nos cous.
Dans nos corps rapprochés se trouvèrent nos âmes.
Soudain, de tout son poids, l’amour tomba sur nous.

Blanche

La Nature pâlit. Vénus comme offensée
Congédia son fils avec un cri d’effroi.
S’enfuit en sanglotant la Piété blessée.
En tombant se brisa la Table de la Loi.

Méline

Mais Sapho couronné en son chœur de Lesbiennes
Vint danser alentour et ses hymnes régler.
Tes jambes à son signe enlacèrent les miennes.
Surent sans Cupidon huit lèvres s’assembler.

Chantèrent près du lit les nymphes les plus gaies.
De nos ventres blessés par le premier déduit
On vit en se joignant se fermer les deux plaies,
Se fondre en s’adaptant les deux moitiés du fruit.


Blanche

Toujours depuis ce temps j’ai gardé ta devise
Et sur moi comme en moi ton nom toujours marqué :
Ton M est sur ma peau, ton M sur ma chemise,
Lis brodé par l’aiguille, au raisin appliqué.

Image de deux seins qui m’éclairent le globe,
Les deux astres jumeaux d’un ciel à toi pareil
Qu’en attribut de toi j’ai tissés sur ma robe
Te sacrent à jamais ma lune et mon soleil.

Les myosotis bleus que sur mon sein je porte
Au ciel pareil à toi témoignent encor mieux
Tous mes ardents désirs voués en même sorte
A l’azur que l’amour obscurcit dans tes yeux.

Et d’un bracelet d’or ma cheville est ornée,
Mystérieux anneau par lequel nuit et jour
A ta puissante main me retient enchaînée
L’invisible cordon d’un infrangible amour.

Blanche

O que douce est la Femme ! et que sage est la belle
Qui sans crainte ni honte à ses charmes se rend !
C’est de fruits réchauffants une manne éternelle
Et d’eau rafraîchissante un éternel torrent.

Méline

Que la Femme est terrible ! et combien imprudente
Est celle qui jamais s’avise d’y toucher !
On cherchait un plaisir, et c’est la soif ardente
Que rien, plus jamais rien ne saurait étancher.


Blanche

De mon cœur orgueilleux la plus intime fibre
Ressent ces trop doux mots.

Méline

Le mien bat à grands coups.


Blanche

Quelle joie, ô ma sœur, de te voir seule et libre !

Méline

Oui, mais quelle douleur de te voir un époux !

Blanche

Quel pleur mal contenu par l’effort des paupières,
Dévalant de tes yeux, sur ta joue a coulé ?
N’es-tu pas dans mon lit la prime des premières ?
Mon désir sur le tien ne s’est-il pas moulé ?


Méline

Mais à ton Donateur tu dis la même chose,
Menteuse, et tu lui fais tout ce que tu me fais.
Toujours à ses baisers compagne aussi dispose,
Le soir il te retrouve et te possède en paix.

Je le sais. On le dit. Devant moi-même il vante
Comme régnant sur lui le corps dont il est roi,
Sur ses membres ravis ta caresse savante,
Et tout ce qui le laisse indifférent à moi.

Tandis que dans le trouble et bientôt dans les larmes
Pauvre je reste là, toi chez ton bien-aimé
Tu t’en vas assouvir, déployant d’autres charmes,
Le désir que ma bouche a tout juste allumé.


Blanche

Hé ! voit-on la brebis jalouser la lionne
Quand le lion la baise ? Aussi bien le lion,
Quand sa dame aux longs crocs veut toucher la moutonne,
De pattes ni de crins ne fait rébellion.

Entre sa barbe d’ogre et ton menton de rose,
Entre sa rude force et ta molle douceur,
L’amour que je te donne et l’amour qu’il m’impose,
Que peux-tu comparer, mon amante et ma sœur ?

Son amour est la mer avec ses deux marées,
Le désir, le repos, pour flux et pour jusant ;
Le tien est un beau lac dont les eaux azurées
Réfléchissent un ciel toujours calme et plaisant.

Je t’en dirai bien plus : encor que tu réprouves
Les mâles voluptés dont il remplit mes soirs,
Chère, c’est grâce à lui que toujours tu retrouves
Ma blanche fleur offerte à tes papillons noirs.

Son étreinte virile émeut ma chair de femme,
Mais, avec chaque flot de son philtre puissant,
Il verse un homme en moi qui désire et réclame
Une femme à son tour sur son cœur languissant.

Méline

Souviens-toi, cependant : je l’aimai la première,
L’aimai quand il te vit et te promit sa foi.
Et peut-être est-il bon que toute sa lumière,
Tout son feu, dès l’abord, soient descendus sur toi.

Levant mes yeux vers lui, je trouvais son visage ;
Comme lorsque, levant le front vers le soleil,
On trouve doux et frais le moins brillant nuage
Qui se place entre vous et le disque vermeil.

Mais j’en juge autrement après des mois d’épreuve.
Tous mes destins en toi ne peuvent s’accomplir,
Et nos baisers sans fruit laissent dans ma chair neuve
Un vide, un gouffre noir que rien ne peut remplir.

Et lui n’étant à moi, je souffre s’il te touche.
Quand je vois sur tes bras la trace de ses dents,
Je suis saisie alors d’une rage farouche,
A t’imprimer mon signe avec des fers ardents.

S’il doit donc te rester, il faut qu’il m’appartienne,
Que tu le fasses nôtre en le gardant pour tien,
Que tu me fasses vôtre en me gardant pour tienne,
Que tu sois sienne et mienne, et qu’il soit tien et mien.

Je n’ose pas aller au bout de mes pensées.
Le chiffre TROIS me hante après le chiffre DEUX.
Ma cervelle s’emplit d’images insensées
De trois amants fondus, de trois murs autour d’eux.

Dieu même est figuré par un sacré triangle,
Me dis-je, ton pubis est un triangle aussi,
Le Nil en sa beauté finit par un triangle.
Et si nos trois corps joints formaient triangle ici ?

Deux êtres accouplés font une ligne vaine,
Trois êtres assemblés font une aire de prix,
Aux trois Grâces ensemble assignant un domaine
Où s’ébattre sans fin sous la loi de Cypris.

Ah ! de tous les régals qu’offre à ta chair gourmande
Ce fort entre les forts, ce fier entre les fiers,
Ce n’est pas la moitié, Blanche, que je demande ;
Je m’offre à les tripler, m’y mettant le tiers.

Blanche

Avec quelle fureur faut-il que je t’adore
Pour ouïr sans courroux ces irritants propos ?
Soit ! plus étroitement, plus ardemment encore
Adhère au tien mon cœur que n’adhèrent nos peaux.

J’appartiens à cet homme, et tu sais si je l’aime,
Mais ton bien n’est-il pas, du fait qu’il est mon bien ?
Et qu’importe, après tout, puisque je suis toi-même,
Qu’il possède mon être ou possède le tien ?

Quel scandale y verrais-je et quel sujet de plainte,
Si c’est par ton cher corps qu’à mon corps il est joint ?
Si je ressens son spasme à travers ton étreinte,
Si ta bouche me mord quand sa flèche te point ?

Volontiers, de ce dard, preuse d’un preux doublée,
Je t’irais pénétrant, puisque mien il s’est fait.
Aspirer le soupir de ta bouche comblée,
C’est mon vœu le plus vif et mon plus cher souhait.

Un doute encor m’étreint, une angoisse me presse.
J’appréhende que toi, prise à ce nouveau jeu,
Tu n’ailles en oubli de ma simple caresse,
Sur l’homme découvert reporter tout ton feu.

Sois-en sûre, du moins : si ce taon te taraude,
C’en est fait du plaisir tel qu’il fut entre nous.
Tu verras fondre un jour, comme glace en eau chaude,
Dans cet amour plus grand notre couple dissous.

Méline

Dissous, mais comme en Dieu les amants qui se fondent,
Mais comme deux élus dans le sein d’Abraham,
Comme en un seul miroir deux feux qui se répondent,
Mais comme Eve et Lilith au cœur du même Adam.

Blanche, c’en est trop dit ; la querelle est vidée,
Ton désir de ma joie éclate dans ton discours ;
Faisons, faisons ensemble, engendrons en idée
Un monstre magnifique avec nos trois amours.

                                       Blanche

Me consentirait-il ? crois-tu qu’il te désire ?

                                       Méline

J’ai vu parfois ses yeux prendre feu sur ma peau.

                                       Blanche

Je m’inclinerai donc, s’il plaît à notre sire.

                                       Méline

Ciel ! quelqu’un a bougé derrière ce rideau !


A ces mots, en effet, sortant de ma cachette ;
Je parus : emporté par un si haut transport
Que pour toucher la brune et serrer la blanchette
J’eusse bravé le juge et la roue et la mort.

Je n’ouïs point les cris, je ne vis point la honte ;
Je courus vers les corps, par le drap mi-cachés ;
Je rabattis le drap d’une dextre assez prompte
Pour trouver sous les doigts les sexes rapprochés.

A genoux sur le lit, un instant, les mains jointes,
J’interrogeai les yeux, les seins avidement.
Les yeux de leurs couverts et les seins de leurs pointes
Me firent signe double et double clignement.

Alors entre mes bras je pris les deux farouches ;
Et le plus grand amour qui fut depuis Vénus
En un triple baiser assembla nos trois bouches,
De nos chefs réunis fit un triple Janus.

Je sentis palpiter sous moi les deux colombes ;
Leurs corps pressés sur moi fléchirent d’un seul pli,
Et le large frisson qui passa dans mes lombes
M’annonça de l’amour le chef-d’œuvre accompli.

In Le Panier Galant par une compagnie de prudes poëtes édition aux dépents d'un amateur (1954).

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