Du saphisme chez Claude Cahun (1894-1954), écrivaine photographe,

auteure dune parodie "Sapho l'incomprise"

 

 
En 1995-96, l'exposition "Fémininmasculin, le sexe de l'art " sise au centre Georges Pompidou à Paris fit découvrir au grand public la photographe Claude Cahun. Cette artiste, inconnue des dictionnaires surréalistes, n'est pas retenue dans l'édition Bouquins (1992) du Dictionnaire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays par Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller. François Leperlier, auteur d'une thèse et de trois livres au sujet de cette artiste a permis dans les années 1990 une large diffusion de son oeuvre photographique et littéraire :

 

Claude Cahun Photographe

 
 
C.C. L'écart et la Métamorphose
 

 

C.C. Ecrits (éd. Jean Michel Laplace).
 
 
 
À Nantes, le 25 octobre 1894, Victorine Marie-Antoinette Courbebaisse, épouse de Maurice Schwob polytechnicien et propriétaire du journal Le Phare de la Loire, accoucha de Lucy Renée Mathilde Schwob. La mère de Lucy devint rapidement et longuement malade et dut subir des internements psychiatriques. Aussi, la jeune Lucy passa son enfance nantaise chez sa grand-mère Mathilde Cahun. Le frère de Mathilde Cahun, grand-oncle de Lucy, Léon Cahun (1841-1900) orientaliste, auteur d'une Introduction à l'histoire de l'Asie (1896), écrivain pour la jeunesse de romans historiques, conservateur adjoint à la bibliothèque Mazarine et l'oncle paternel de Lucy, Marcel Schwob (1867-1905), maître du poème en prose, auteur de Mimes (1893) et du Livre de Monelle (1894), cofondateur du Mercure de France sont tous deux dignes d'un article dans le Larousse du XXe siècle en six volumes (1928). Lucie Schwob victime au lycée de Nantes d'une violente atmosphère antisémite pendant l'affaire Dreyffus poursuivit ses études dans une pension anglaise. A l'adolescence, Lucy vécut sa crise identitaire marquée par l'anorexie, les tentatives de suicide, l'inhalation d'éther. Les familles Schwob et Malherbe étaient étroitement mêlées. Ainsi le père de Lucy épousa en 1917 en seconde noces Marie Rondet veuve Malherbe, mère de Suzanne Malherbe. Amies dès l'adolescence, Lucy Schwob et Suzanne Malherbe mêlèrent amoureusement leur vie privée et leur travail créatif. Après une collaboration au journal Le Phare de la Loire, Lucy Schwob publia au Mercure de France en mai 1914, sous le pseudonyme de Claude Courlis, des " proses puériles " illustrées par Suzanne Malherbe, qui signait Marcel Moore. Ces "proses" furent rééditées en 1919 sous le pseudonyme de Claude Cahun aux éditions Georges Crès. Lucy Schwob collabora dans les années vingt à la revue nantaise La Gerbe et au Mercure de France sous le nom de Daniel Douglas mais choisit définitivement le pseudonyme de Claude Cahun. Claude Cahun publia au Mercure de France en février 1925 " Héroïnes ", sept textes courts et ironiques " en mémoire des Moralités légendaires " : Eve la trop crédule ; Dalila femme entre les femmes ; la Sadique Judith ; Hélène la Rebelle ; Sappho l'incomprise ; Marguerite, sœur incestueuse ; Salomé la sceptique. Dans Le journal littéraire, Claude Cahun publia en 1925 Sophie la symboliste et la Belle.
Claude Cahun en collaboration avec son amie, Suzanne Malherbe sous le pseudonyme de Moore publièrent également en 1930 des " poèmes-essais" ou "essais-poèmes " illustrés de dix photomontages sous le titre : Aveux non avenus avec une préface de Marc Orlan aux éditions du Carrefour.
À cette activité littéraire et artistique insufflées par l'atavisme familial, Claude Cahun aidée sans doute de son amie Suzanne Malherbe superposait un travail photographique autoportraitriste et intimiste où revendication et visibilité homosexuelles garçonnes sont prégnantes. Dès 1920, Claude Cahun se rasa la tête et se photographia, ce qu'elle réitérera en 1929.
 
Lucy Schwobalias
Claude Cahun
 
 
 
En 1925 elle se lia d'amitié à Henri Michaux et dès les années trente rejoignit le groupe surréaliste. Elle adhéra à l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires (A.E.A.R.), soutint une revue " homosexuelle " Inversions", traduisit quelques textes du sexologue Havelock Ellis, fit partie d'une troupe de théâtre, adhéra à la Fédération Internationale de l'Art Indépendant. Elle participa en qualité de signataire à des écrits collectifs politiques de l'A.E.A.R. comme "Contre le fascisme mais aussi contre l'impérialisme français" aux côtés de Aragon, Breton, Crevel, Eluard, Unik, Tanguy, Vaillant-Couturier... Le couple Cahun-Malherbe s'installa à Jersey, il résista activement à l'occupation des Allemands dans l'île et fut arrêté par la Gestapo en 1944 et condamné à mort le 16 novembre 1944. Claude Cahun et Suzanne Malherbe furent libérées de la prison de Saint-Hélier après la capitulation allemande.
Après la guerre, Claude Cahun renoua partiellement avec les ateliers surréalistes et retraça par l'écriture personnelle ou épistolaire des éléments biographiques :

" Mon pseudonyme aurait pu me signaler comme juive dès 1940 ? Il n'en fut rien. En France, ceux qui connaissait le pseudonyme ignorait mon départ - ou me crurent repartie pour l'Angleterre - ou s'abstinrent de m'écrire. Les quelques amis intimes à qui j'avais, dès août 1940, adressé quelques lignes dérisoires -genre message Croix Rouge - me répondirent en adressant " Lucy Schwob ", conformément à ma signature. Cela allait de soi. J'ai un vague souvenir d'une carte postale d'un poète, fonctionnaire de métier - souvenir à cause du choc de son adresse à lui : à Vichy ! et du ton désinvolte de ses excellentes nouvelles… La chose en resta là. Sans doute le bureau central (de la poste jersiaise) était-il peu surveillé au début de l'Occupation… Il en alla tout autrement ensuite. (…)
De 1940 à 1944, le nom de Schwob était beaucoup plus gênant pour nous que celui, ignoré ici, de Cahun. On avait l'habitude d'employer plus souvent mon nom que celui de Suzanne : " Malherbe " étant d'une prononciation plus difficile pour les Anglais. Changer cette habitude en 1940 eût été plus imprudent que de le laisser subsister. En fit, la Gestapo chercha quatre ans en vain. (…) Pour obtenir qu'ils cessent de nous interroger au sujet de nos affiliations hypothétiques avec… X, ou avec l'Intelligence Service ( !!!), il nous fallut leur démontrer que nous étions pleinement conscientes et capables de nos " crimes ". Un peu de patiente - de part et d'autre - y suffit (…) "

 
 
Décédée le 8 décembre 1954 à Jersey, Claude Cahun repose au cimetière marin de St Brelade's Bay. Suzanne Malherbe, de deux ans son aînée, la rejoignit en 1972.

Saphisme.com présente ci-dessous Sapho l'incomprise, l'une du groupe de nouvelles publié en février 1925 dans le numéro 639 du Mercure de France sous le titre "Héroïnes"et rééditées par François Leperlier dans "Claude Cahun Ecrits" (édition Jean-Michel Place, 2002). Seules Sappho, Hélène et Pénélope sont des héroïnes communes aux Héroïdes d'Ovide.

SAPHO L'INCOMPRISE

Que me veux-tu, fille de Pandion, hirondelle ouranienne ?
Envers vous qui êtes belles ma pensée ne change pas : vous n'êtes rien pour moi.
Je ne me ressens pas de ma colère, et j'ai l'esprit serein.
- Ai-je encore le regret de ma virginité ?
Je ne sais où je cours, car deux pensées sont en moi…

Sappho

 

…and the earth
Filled full with dreadly works of death and birth,
Sore spent with hungry lusts of birth and death,
Has pain like mine in her divided breath ;
Her spring of leaves is barren, and her fruit
Ashes…

Swinburne

 
Pour Chana Orloff

Créer, c'est mon bonheur. Peu m'importe quoi. Mes larges flancs contiendraient un peuple. Il est des jours où j'imagine que Pallas tout armée sortira de ma tête, comme un poussin de l'œuf. Rythmes et mélodies naissent aisément de ma lyre. Les mots s'offrent, et d'eux-mêmes scandés, se rangent dans mes chants :


Sponte sua carmen numeros veniebat ad aptos,
Et quod tentabam dicere, versus erat.

 

Hélas ! les devins ont assuré que mon ventre est stérile. Stérile ? C'est possible , ce n'est pas sûr. Comment faire la preuve avec de tels amants ? Tous vicieux, plus lesbiens que Sapho. Jamais ils ne lui demandent la chose ordinaire !- Que ce soit une cause ou l'autre, le résultat s'impose : Je ne puis enfanter de chair - rien que de l'âme, un souffle, du vent… Je crois à l'immortalité, mais point à la valeur de l'âme.
… Je sais ; on m'attribue une fille : Cléis. Mais c'est une supposition d'enfant ; elle n'est que ma fille adoptive. Je pourrais expliquer comment, pendant l'absence de Kercolas, je fis semblant de la mettre au monde pour éviter d'être répudiée (beaucoup d'Athéniennes agissent ainsi). Je pourrais dire (et, tant je suis méconnue ! ce serait plus plausible) qu'ayant, virile encore, mais vieillissante, épousé une jeune fille à la mode de chez nous, nous avons- comme c'est la coutume- choisi en commun la petite Cléis pour nous servir de poupée.
Je dois parler franchement : il n'en est rien. L'enfant vint à moi d'elle-même… (Mes servantes connaissent la consigne : Laissez venir à moi les petites filles.) Elle avait neuf ans, et déjà l'humeur tyrannique. Ce fut elle qui exigea cette adoption, assurant qu'ainsi je lui serais plus attachée…
Oui, c'est là mon malheur : Toutes les femmes me courent après. Est-ce ma faute ? Si vous croyez que ça m'amuse ! Il paraît que j'ai une tête à ça ? - Maudit soit mon père Scamandrogyne ! Maudites les sacrées mœurs de Lesbos ! - Ah ! si je pouvais fuir…
Je parvins à me faire exiler avec Alcée. Nous gagnâmes Syracuse. J'espérais alors… mais vous savez bien ce que sont les poètes ! Nous séparèrent : de mesquines jalousies de métier, sa vanité déçue parce que je n'eus pas le prix de beauté dans le temple d'Héra, surtout cette manie bizarre de mépriser les gestes, de prétendre que pour des êtres doués d'âmes exceptionnelles , tels que lui… tels que moi (ceci d'une voix contrainte, d'une voix de politesse), tout se passe en sublimes paroles. Ainsi se consolent les impuissants. Mais que deviennent leurs victimes ? Elles ne font que changer d'ennui.
Dégoûtée des poètes, je m'épris d'un jeune homme de bonne famille, à peine affranchi de son pédagogue. J'espérais que sa semence vierge formerait un miracle en mon sein. Il voulut voyager, visiter mon île natale. Il était curieux de ma gloire. Il en fut bien puni !
À peine débarqués, nous sommes assaillis par mille bras de femme. Chacune me veut mener en triomphe à sa couche. À grand peine je nous dégage, et m'enferme à la maison avec Phaon et Cléis. Encore celle-ci ne me laisse-t-elle un peu de repos qu'après avoir trois fois renouvelé toutes les caresses connues ! Phaon, étranger à nos rites, en prend de l'ombrage. Impossible de l'emmener à mon côté le long même du rivage désert. Il me reproche de porter la chlamyde ; le chiton court, découvrant le sein droit, au lieu du péplos à double ceinture - et de sortir la tête découverte. Il veut donner des leçons de mode et de maintien à Sapho, l'arbitre des élégances lesbiennes ! J'ai beau faire et beau dire : " Avec moi, mon cher, on ne se fait jamais remarquer. " Il s'intimide ; il a peur ; il quitte le pays.
Je me désespère. Il ne reste plus pour l'abandonnée que le saut de Leucade.
Tout le peuple, massé sur la plage, m'a vue là-haut, immense et minuscule, au bord de la roche fatale. Pas si bête ! Ce n'était qu'un mannequin de son que Cléis, cachée, poussa dans la mer violette. (On s'y trompe bien au cinéma.) Atthis a de bonnes oreilles : n'a-t-elle pas entendu mon cri d'agonie brisée sur les récifs ?
Tandis qu'au large, assise dans ma barque, chantant bas et accordant ma lyre, j'attendais paisiblement le soir…
La nuit - quand, pareille à mes sœurs les sirènes, moins éhontée que mes mortelles sœurs - j'attire les passants, de préférence les passantes, et les noie lentement de mes puissantes mains… Quand on renonce à créer, il ne reste plus qu'à détruire : car aucun vivant ne peut se tenir debout - immobile - sur la roue du destin.

 

 


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sexualité et saphisme. Ici dessin d'Ange et Damnation

an
   
 
BIBLIOGRAPHIE :
- Claude Cahun l'Ecart et la Métamorphose, éditions Jean-Michel Place, Paris, 1992.
- Claude Cahun photographe par François Leperlier, Paris-Musée/Jean-Michel Place, Paris, 1995
- Claude Cahun Ecrits, édition présentée et établie par François Leperlier Jean-Michel Place, Paris, 2002
- Cherchez Claude Cahun, une enquête de Laura Cottingham, éditions carobella ex-natura, Lyon, 2002.
- Les Deux Amies, Essai sur le couple de femmes dans l'art par Marie-Jo Bonnet, éditions Blanche, Paris, 2000.
   
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Page entoilée le 28/06/2003 et mise à jour le 02/06/2008

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