Histoire de la Littérature grecque d'Homère à Aristote : la poésie lyrique archaïque monodique : Sapho par Luciano Canfora (1942-) professeur de philologie classique à l'Université de Bari  

 

LUCIANO CANFORA

 

 

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE

D'HOMÈRE À ARISTOTE

 

 

traduit de l'italien par Denise Fourgous

 

Ouvrage traduit et publié avec le concours du Centre National du Livre

Editions Desjonquières 1994

Table

LA LITTERATURE GRECQUE ET SES DESTINEES

LA POESIE EPIQUE ARCHAÏQUE

LA POESIE LYRIQUE ARCHAÏQUE

I la rupture de l'unité épique : la fable et la poésie lyrique

II l'élégie politique

III Poètes et Tyrans de Lesbos et de Samos

1 Alcée

2 Sappho

3 Anacréon

Synopsis : la poésie lyrique monodique

LE THEATRE UN METIER DANS LA CITE

L'HISTORIOGRAPHIE ENTRE RECHERCHE ET POLITIQUE

L'ELOQUENCE ATTIQUE

LES PHILOSOPHES ET LA CRISE DE LA CITE.


2 SAPHO

Chronologie de Sapho

Lien entre Alcée et Sapho

Ethique aristocratique : le thiase

L'hymne à Aphrodite

 

SAPHO

Chronologie de Sapho

Dans la tradition biographique, Sapho et Alcée apparaissent comme contemporains : le synchronisme, sous-entendu dans le passage de Strabon sur l’histoire archaïque de Mytilène, est explicite dans la tradition chronographique (Eusèbe, Marbre de Paros). En particulier, la chronique épigraphique dite Marbre de Paros, qui, allant jusqu’en 264/3 avant J.-C., a été compilée au milieu du IIIe siècle, enregistre un «exil » de Sapho de Mytilène et le place « pendant l’archontat de Critias à Athènes » et « au temps où les gamoroi [les propriétaires terriens d’origine grecque] détenaient le pouvoir à Syracuse ». Si les événements de Syracuse sont mis en relation avec ceux d’Athènes, c’est que, selon le chroniqueur, Sapho s’enfuit de Mytilène « en Sicile » [Il n'est pas dit pourtant qu'il indique avec certitude un séjour de Sapho à Syracuse ; dans le Fr. 35 Lobel-Page, c'est Palerme qui est nommée.] L’archontat de Critias l’Ancien, aïeul du « tyran », doit se placer à une date comprise entre 604 et 598 avant J-C : l’époque de l’exil de Sapho paraît très proche de celle où la tradition attestée chez Diogène et Strabon plaçait les luttes civiles de Mytilène auxquelles Alcée participa. Le rédacteur du Marbre de Paros fait fuir Sapho « de Mytilène » : qu’elle fût originaire de Mytilène est une information donnée par Hérodote et par des sources biographiques (Papyrus d’Oxyrhynchos 1800).
Une autre tradition la faisait certes naître à Erésos (Dioscoride dans une épigramme de l’Anthologie Palatine, VII, 407, la Souda) ; mais il est significatif que des monnaies de Mytilène portant la tête de Sapho remontent au Ve siècle avant J.-C., alors que les plus anciennes monnaies d’Erésos avec la même image sont d’époque impériale. Une rivalité a dû surgir à un moment entre les deux cités. Dans cette dispute s’insérait aussi l’invention d’une homonyme de Sapho (Athénée, XIII, 596 B), qui servait peut-être à séparer, en deux personnes distinctes, la poétesse illustre de la femme scandaleusement homosexuelle. Distinction difficile a soutenir : la passion irrésistible et poignante pour les femmes de son entourage est un thème dominant de la poésie de Sapho.
Dans le cas de Sapho aussi — comme pour la guerre de Sigée — , Hérodote connaît une chronologie plus « basse » : il place Rhodopis, l’hétaïre aimée de Charaxos, le frère de Sapho, sous le règne égyptien d’Amasis (Il, 134-135), c’est-à-dire en 569-525 avant J.-C.

 

Lien entre Alcée et Sapho

Quant au lien biographique entre Alcée et Sapho, il risque d’être l’effet d’une tradition romanesque analogue à celle qui mettait en relation Homère avec Hésiode, Corinne avec Pindare, Pindare avec Simonide et ainsi de suite. Naturellement le bien-fondé de telles relations ne peut être nié a priori. Dans le cas de Sapho et d’Alcée, deux fragments évoquent une relation affective entre les deux poètes de Mytilène mais leur interprétation suscite la perplexité. Le premier est la célèbre ligne (Fr. 384 Lobel-Page) citée par Héphestion (14, 4) dans son Manuel de métrique (IIe siècle après J-C.) : « Sapho aux tresses violettes, pure Sapho au doux sourire ». Les derniers mots (µe?????µe?de SapF??) sont cependant susceptibles d’une séparation des lettres différente (µe?????µe?d? ?pF??), d’autant plus que la forme de vocatif µe?????µe?d?, attestée par les manuscrits d’Héphestion, est probablement préférable, comme le relevait Paul Maas. Dans ce cas, le nom propre suivant serait Apphoi (ou Aphroi, proposé par Pfeiffer), et non celui de Sapho (pour lequel, notait Maas, on attendrait la graphie ?apF??). La célèbre épithète sur la couleur des cheveux risque donc de ne pas revenir à Sapho. L’autre témoignage est encore plus problématique. Il provient de la Rhétorique d’Aristote (1367a7). Aristote traite dans ce passage de la louange et du blâme, du désintérêt, de la honte pour les actions abjectes, etc. :
On a honte — observe-t-il — des choses abjectes, qu’on les profère, qu’on les accomplisse ou qu’on s’y apprête. Quand Alcée dit « J’ai envie de te dire quelque chose, mais la honte m’en empêche », Sapho lui répondit : « Si tu n’avais dans l’âme que le désir du Beau et du Bien, si ta langue ne s’agitait pas pour prononcer une parole mauvaise, la honte ne voilerait pas tes yeux et tu dirais sans détours ta pensée (Fr. 137 Lobel-Page de Sapho).

Il est difficile de se défendre de l’idée que nous sommes en face d’un texte dont Alcée et Sapho sont les protagonistes, l’un sous les traits du prétendant, l’autre sous ceux d’une femme courtisée qui se dérobe. Le thème de l’épuisante passion d’Alcée pour Sapho était déjà connu d’Hermésianax, poète érudit du IIIe siècle avant J-C., qui, au livre III de son recueil élégiaque intitulé Léontios, citait, parmi tant de poètes amoureux, le cas d’Alcée « Tu sais bien — écrit-il — à combien de banquets [en grec] dut se soumettre Alcée, lorsqu’il chantait son délicieux désir de Sapho » (v. 47-49 du long fragment cité par Athénée, XIII, 598 B). La référence est celle présupposée par l’épisode évoqué par Aristote : l’amoureux fait sa cour à la bien-aimée dans une des phases d’un kômos, et la bien-aimée, dans un rapide échange de poème amébée , repousse ses avances. (Il n’est au demeurant nullement exclu qu’ici comme ailleurs Aristote cite implicitement une œuvre mettant en scène Sapho et Alcée, sans prétendre aucunement citer d’authentiques fragments des deux poètes.) Les relations entre les deux poètes font également l’objet de représentations de vases antérieures à la Rhétorique d’Aristote.

Ethique aristocratique : le thiase

Des traditions de ce genre ne reflètent que l’acharnement qu’on a mis à élucubrer sur la vie de Sapho. Elle n’a pourtant pas été avare d’informations autobiographiques : elle nous fait ainsi savoir qu’elle possède une fille très aimée, Kléis, qu’elle n’échangerait pas contre toute la Lydie (Fr. 132 Lobel-Page) ; image frappante, que nous retrouvons par exemple chez Archiloque (Fr. 19 West). La morbidité avec laquelle on a médité sur cette biographie a produit quelquefois des effets comiques : l’un d’eux est le compte rendu sérieux que Wilamowitz consacra en 1896 dans une revue érudite de Göttingen (Göttinger Gelehrte Anzeigen) aux apocryphes et pathétiques poésies «saphiques» de Pierre Louys, Les Chansons de Bilitis traduites du grec pour la première fois. Pierre Louys feignait de traduire des compositions d’une poétesse contemporaine de Sapho, Wilamowitz inséra son compte rendu dans son volume sur Sapho et Simonide. Mais la liberté avec laquelle les poètes lyriques adoptent dans leurs œuvres des rôles fictifs (Hipponax joue ainsi le mendiant trivial sans l’avoir nécessairement jamais été) aurait pu freiner les imaginations aussi dans le cas de Sapho.
Ce qui frappe au contraire dans les compositions de Sapho pour les femmes du «thiase» — la communauté dédiée au culte des Muses dont elle constitue le centre —, c’est le témoignage que ce corpus considérable dont ne subsistent que des fragments apporte sur l’éthique aristocratique dans une cité comme Mytilène peu après l’époque de Gygès . La réalité que Sapho décrit implique chez les femmes de l’aristocratie un haut niveau culturel, ainsi qu’un prestige social qui n’a son équivalent qu’à Sparte et en Crète. Il est difficile de dire si l’on peut parler avec certitude d’un « degré d’instruction égal à celui des hommes de même condition sociale » (Pomeroy). Un fragment (98 b Lobel-Page) fait probablement allusion à des événements politiques, étant donné qu’on lit, à la suite, les mots Kleanaktida et phugas: référence indubitable aux avatars des Cléanactides. Cela évoque un corpus poétique beaucoup moins monocorde que ce que l’on imagine à partir des fragments subsistants. De même qu’Alcée fait preuve d’une familiarité avec le texte d’Hésiode (Fr. 347 Lobel-Page), de même — Bruno Snell l’a note — Sapho reprend (Fr. 31) dans sa description des effets physiques de l’amour malheureux (l’évanouissement, etc.), des motifs reconnaissables chez Archiloque (Fr. 191 West). Récemment, on a mis en lumière (Di Benedetto) la présence, dans le célèbre fragment imité par Catulle (poème 51: Ille mi paresse deo videtur...), d’une terminologie et de notions médicales. C’est une des rares compositions de Sapho que nous connaissions presque en son entier, grâce à l’auteur du Traité du Sublime (chap. 10), qui en donne une large citation. Il est remarquable que déjà ce dernier relevait le réalisme (.en grec.) des symptômes décrits par Sapho, et précisait que l’habileté de l’auteur consistait à en choisir les plus aigus et les plus « exaspérés ».
L’entourage de Sapho aura été le destinataire de la majeure partie de ces compositions : dans d’autres cercles « rivaux » — auxquels Sapho fait allusion —, aura existé une circulation analogue. Les épithalames (Fr. 104-117 Lobel-Page) s’adressaient à un public plus vaste.

L’hymne à Aphrodite

A l’époque alexandrine, tout ce qui était transmis sous le nom de Sapho fut regroupé en neuf livres selon des critères métriques. Dans le livre 1, le plus long, de 1320 lignes, on rangea les pièces en strophes saphiques, dont la première était selon toute probabilité l’« hymne » à Aphrodite, cité en entier par Denys d’Halicarnasse dans son traité La composition stylistique (chap. 23). C’est l’unique poème sûrement complet qui nous soit parvenu, et il a eu le privilège de faire l’objet d’un nombre remarquable de citations, outre celle de Denys, intégrale peut-être à cause de l’éminence de sa position préliminaire dans le recueil. Cette dernière se justifiait aussi par l’invocation initiale à Aphrodite, que le thiase de Sapho vénérait comme sa divinité tutélaire. Contre l’interprétation, souvent avancée, selon laquelle il s’agirait d’un hymne rituel composé pour les cérémonies inhérentes au culte d’Aphrodite, Wilamowitz a objecté que toute la partie centrale de l’ode a un caractère personnalisé, évoquant un rapport direct et presque familier entre Sapho et Aphrodite. Son début imite ceux des hymnes rituels : Sapho a composé de tels hymnes en l’honneur d’Adonis (Fr. 140 Lobel-Page) et d’Héra, si — comme cela semble probable — la scène décrite par l’auteur d’épigrammes anonyme (Anth. Palat., IX, 189), où Sapho entonne un chant pour Héra à l’occasion des concours des femmes de Lesbos dans le temple de la déesse, reflète un poème qui figurait dans le recueil complet de ses chants.
Dans cette scène, le chœur danse ; Sapho donne le signal du début (apa???e?). On a observé (Calame) que, si le chœur ne se limitait pas à danser, nous serions déjà face à un exemple de lyrique chorale. Cette représentation, probablement alexandrine, de l’activité musicale de Sapho respecte certes la tradition, et présente les compositions de Sapho comme monodiques, non comme chorales. Il n’en reste pas moins que, dans ce cadre, Sapho exerce la fonction de Chorège, de chef de chœur. Au moins sur le plan musical, l’épigramme constitue une prestation de type choral.

SYNOPSIS : LA POÉSIE LYRIQUE MONODIQUE

ALCÉE DE MYTILÈNE

VIIe-VIe siècles av. J.-C., composa en dialecte éolien ; à la seconde place dans le canon des poètes lyriques ; son oeuvre poétique fut classée par les Alexandrins en 10 livres, selon les arguments (par exemple Hymnes, Stasiotika, Skolia et Sympotika, Erotika, etc.) Il fut le modèle des Odes d'Horace et un objet d'études métriques (Héphestion).

SAPHO DE MYTILÈNE OU D'ÉROSOS

VIIe-VIe siècles av. J.-C. Ses poésies en dialecte éolien, furent regroupées par les Alexandrins en 9 livres : I. Poésies en strophes saphiques (1. Ode à Aphrodite, 5 A son frère), II en mètres dactylo-éoliens (49. A sa fille Kléïs), III. en asclépiadéens majeurs, IV. en tétramètres ioniques, V en mètres divers (96. L'enfant lydienne), IX. Epithalames (3 épithalames conservées dans l'Anthologie Palatine sont d'époque hellénistique). Les vers élégiaques et les iambes ont été perdus.

Lobel-Page, PLF, 2-110

ANACRÉON DE TÉOS

Milieu du VIe siècle av. J.-C. ; Aristarque fut l'éditeur de ses oeuvres, en 5 livres, selon les mètres : poésies lyriques, iambes, élégies. Il fut à la cour de Polycrate de Samos, en Thessalie, à Athènes.

Page, PMG, 172-235; West, IEG, II, 30-34 ; Gentili (Rome, 1958)

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