SAPHO CHEZ PAUL DANDICOLLE (18??-19??) INDUSTRIEL ET MODESTE POÈTE  

 

L’exemplaire que je détiens des Sonnets Antiques et Modernes (Lemerre, 1905) est enrichi de la dédicace manuscrite à l’encre bleue :


« Que Monsieur Gaston Gradis
veuille bien accepter cet ouvrage
de sonnet de mon grand père
Paul Dandicolle, gros industriel,
très modeste poète, à une heure où
la paix régnait encore sur le
monde et où un journal valait
un sou.
Très cordial souvenir
A Gérard Dandicolle

Bordeaux le 26 juin 1945 »

Ce recueil de poésie Sonnets antiques et modernes richement illustré fut vraisemblablement édité à compte d’auteurs. Je n’ai trouvé aucun article au sujet de « Dandicolle » dans mes livres de référence… En revanche, www.bnf.fr nous apprend que Paul Dandicolle est l'auteur de deux autres livres édités en 1917 à Bordeaux chez Gounouilhou : Peites poèmes. Légende épique (in-12, 260 p., portrait) et Le Gros lot, comédie en 3 actes en vers (in-12, 87 p.) dont nous ne savons rien. Dans son premier recueil Sonnets antiques et modernes (in-16, 228 p. , 132 sonnets), quatre poèmes attirent l'attention des saphistes :

I) SAPHO

II) LE SABBAT

III) L'INITIATEUR et IV) LA POESIE

L'astérix * renvoie sur la page du dictionnaire et notes de www.saphisme.com.


I) SAPHO

Dans ce poème intitulé Sapho, la poétesse de Lesbos n'est qu'une lointaine référence. D'abord, le locuteur est constructeur d'un foyer à Chio, île grecque loin de Lesbos. Homme "sombre et seul", il compare sa tristesse à celle de Héro, l'héroïne amoureuse de Léandre qui se noit alors que son amant veut la rejoindre Les légendes de Héro et de Sapho peuvent ici se comparer, les deux héroïnes se jettent dans la mer : la première pour rejoindre son amant qui s'est noyé accidentellement et la seconde pour se jeter de la falaise de Leucade, dit-on, par désespoir amoureux. "Sa Sapho" n'est plus celle qui se jette dans la mer mais celle qui est née dans la mer, Néréide, fille de Neptune.

"Et penché sur la mer, je rêve à ma Sapho.

Sapho, c'est l'adorable et tendre Néréide".

Après le titre Sapho trompeur, ces huitième et neuvième alexandrins montrent que "sa Sapho" expression possessive est ici un prénom générique de femme idéale "qui lève son torse nu sur la crète des flots", assimilable à Aphrodite ou Cythérée, née de l'écume des flots, "blonde enfant de Cythère".

Nous pouvons supposer que l'industriel Dandicolle aimait suffisament la poésie pour savoir que la poétesse Sappho fut qualifiée par les Anciens comme "petite, laide et brune". "Sa Sapho" n'est ici que l'amante idéale donc, blonde déesse de la Beauté avec laquelle, "en sa grotte", il a "goûté des plaisirs ignorés de la Terre !". En opposition à la Terre et en référence au père des Néréides et aux sécrétions vaginales, nous subodorons des plaisirs marins. Mais Paul Dandicolle est un parfait lettré, il propose dans son recueil des sonnets imités de Pétrarque, Ovide, Camöens, Catulle, Aristophane, Ausone, Horace, Properce. Il ne peut donc ignorer les moeurs lesbiennes de Sappho et un lecteur saphique imaginera dans l'ignorance de la Terre des plaisirs divins et tant dévoilés en ces débuts de siècles, dernier et présent. L'ultime vers du sonnet Sabbat nous en convaincra !

 

SAPHO

1    Sur un coteau fleuri de la verte Chio *,
     J’ai construit un chalet couvert d’algue marine ;
     L’œillet blanc, l’immortelle et la brise saline ;
     Parfument tout l’été, mon doux Eldorado.

4    Là je vis sombre et seul, le cœur triste. – Héro *
     Sans son Léandre *, avait aussi l’âme chagrine ;
     Je regarde le ciel qui, le soir, s’illumine,
     Et penché sur la mer, je rêve à ma Sapho.

8    Sapho, c’est l’adorable et tendre Néréide *,
     Qui, pour sécher au vent sa chevelure humide ;
     Lève son torse nu sur la crête des flots.

11  J’ai connu son amour, blonde enfant de Cythère *,
     Et sur son lit de mousse, en sa grotte, à huis clos,
     J’ai goûté des plaisirs ignorés de la Terre !


 


LE SABBAT

Là encore dans le sonnet suivant, Dandicolle se plaît à détourner l'île de Lesbos de son image traditionnellement paisiblement saphique. Les sorcières "en rut" et en compagnie de "succubes et lutins" accomplissent "le mystère de Lesbos" qui est certes tribadique mais associé à une violence rare où le sacrifice humain est un devoir religieux. Dandicolle a-t-il la souvenance du quintil baudelairien suivant extrait du poème condamné Lesbos ?

Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;
Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre.

 

LE SABBAT *

C’est la nuit du Sabbat, la nuit où les sorcières,
Comme sur un pur-sang un habile jockey,
Arrivent, chevauchant un long manche à balai,
Pour célébrer leur fête au milieu des clairières.

Dans un chaudron placé sur un feu de bruyères,
Elles font mijoter dans du vin de Tokai *
Le corps d’un jeune enfant, un maigre papegai *,
Et des lambeaux de chair exhumés de leurs bières.

Dans des crânes humains sirotant ce bouillon,
L’ivresse les excite à faire réveillon,
Et leur carcasse en rut accomplit le mystère.

Mystère de Lesbos ! affreux accomplissements,
Où dans la sombre nuit, par leurs rugissements,
Succubes * et lutins font frissonner la Terre !


 


L'INITIATEUR & LA POESIE, "GAZOUILLIS DE FEMME"

Après les échos de Musset, de Lamartine le chantre d'Elvire, de Pétrarque, de Sapho et d'Ovide, "La poésie, (...) chant des oiseaux, (...) langue des Dieux est qualifiée au dernier vers de "gazouillis de femme" Quoique printanière champêtre et divine, la définition de la poésie et la chute du poème sont ironiques et un brin misogynes. La définition du "gazouillis" de Furet reprise par Le Petit Robert : "petit bruit tel que celui d'un petit ruisseau sur des cailloux, ou celui des petits oiseaux" et la citation de Rémi Belleau "Ce doux gazouillis des fontaines" apportent certes un air bucolique et doux : la poésie s'accorde aux lois de la Nature. Cependant comment ne pas assimiler ce "gazouillis de femme" au bavardage, au caquetage traditionnellement réservés aux femmes et aux babillages des enfants ? Au final, la poésie ne serait-elle pas aux yeux du poètereau qu'un "doux passe-temps", qu'un art mineur comme le sont encore les statuts de la femme et de l'enfant en 1905 ? Dans la préface de son recueil Sonnets antiques et modernes, Paul Dandicolle le reconnaît bien volontiers dans un premier sonnet dédié à L'initiateur (titre du poème) Léon Paris.

 

L’INITIATEUR

A Léon Paris

Un jour, lisant tes vers, je les trouvais charmants,
Solides comme un roc et frais comme une idylle,
Gracieux comme un chant d’Horace ou de Virgile,
Et tu les fis, je crois à quelque soixante ans !

Nos cheveux ont blanchi sous les mêmes printemps ;
Poète, comme toi, j’ai l’âme juvénile,
Et, parfois, empruntant ton esprit et ton style,
Je rime des sonnets… lorsque j’en ai le temps.

Pétrarque avec amour, en composait pour Laure,
Sans avoir son génie, on peut, aux Jeux d’Isaure,
Cueillir une églantine, une amarante d’or,

Mais qu’importe une fleur je rêve mieux encor :
Si demain, Jupiter, pour un concours te nomme,
Paris, mon vieil ami, décerne-moi la pomme !

 

 

LA POÉSIE

J’aime la poésie aux chants harmonieux,
Les vers qui font pleurer, les vers qui font sourire ;
J’aime Musset rêveur, et le chantre d’Elvire *,
J’aime le doux Pétrarque élevant Laure aux cieux.

Combien j’aurais aimé, le soir, fermant les yeux,
Entendre sur la mer, Sapho, dans son délire
Chanter d’un ton plaintif, aux accords de sa lyre,
Ses beaux vers implorant la clémence des Dieux ;

Ou d’écouter Ovide, en ses Métamorphoses,
Nous dire comme au ciel se transforment les roses,
Comment de la matière il forma l’idéal.

De la Terre et du Ciel la poésie est l’âme,
C’est le chant des oiseaux qu’apporte Floréal,
C’est la langue des Dieux, un gazouillis de femme !

 

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