"Nos secrètes amours", recueil de poésie posthume par Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945)

 

 

Table

I - ESSAI BIOGRAPHIQUE

II - COMMENTAIRES POÉTIQUES

III - TROIS POÈMES

IV - EXTRAIT DE MES MEMOIRES

V - NOS SECRÈTES AMOURS


Entre 1902 et 1905, Lucie Delarue-Mardrus écrivit des poèmes qui retracent sa liaison avec sa muse Natalie Clifford Barney. Cette dernière les fit éditer en 1951, de façon anonyme, aux éditions Les Isles à 730 exemplaires dans un recueil intitulé Nos secrètes amours. Dans mes mémoires, (1938) la poète et romancière y fait allusion.

 

FUGUE

Ton âme d'eau fuyante et mon âme de soif
                     S'uniront-elles ?...
Au coeur de nos fêtes charnelles,
Que ne puis-je te prendre et boire en un baiser ?

      Mon corps sur ton corps est posé,
                     Je me penche...
Ton âme d'eau fuyante et mon âme de soif,
Où trouver le baiser double qui les étanche ?

Que ne puis-je te prendre et boire en un baiser ?
                     Comment nous joindre,
Si, telle qu'une source agile tu t'enfuis
              Dès que tu vois mon âme poindre ?

Eau claire, ah ! je voudrais te boire ! Ah ! je ne puis !...
              — Au coeur de nos fêtes charnelles,
Ton âme d'eau fuyante et mon âme de soif
              S'uniront-elles ?...

 

 

SANGLOT

Le souvenir dansant de toutes tes aimées
Rode en silence auprès de mon cœur plein d'effroi.
Malgré la nuit de joie et ses portes fermées,
              Je ne suis pas seule avec toi.

Doucement prise au pli sublime des étoffes,
Ma sombre passion gémit dans tes genoux ;
Mais, au rythme muet de nos charnelles strophes,
              Gomorrhe brûle autour de nous !...

Je ne pleurerai pas le remords des damnées.
Je pleurerai de voir, trésor irrespecté,
Dans tes mains sans ferveur et sans virginité
              Toutes mes richesses données...

 


URBS ILLA

Sous le rire et sous la tristesse de ta chair
Si lasse du baiser sans infini des femmes,
En me penchant sur toi j'ai découvert ton âme
Comme la splendeur d'or, de porphyre et de fer
D'une ville engloutie intacte sous la mer.

Ah ! donne-moi les clés des portes de la Ville !
Et seule et gravement je m'y reposerai,
Et celles qui, dans l'eau, viennent jouer en file
Noueront sans le savoir leurs danses puériles
Sur la cité debout dans ses angles dorés.

 

 

SOMBREMENT

              Les grandes orgues de Novembre
              Grondent par toute la maison
              Et je suis seule dans la chambre
              Avec mon rêve et ma raison.

              Le jour tombe. Je suis assise
              Les paumes sur mes yeux d'amant
              A sentir passionnément
              Mon coeur qui sanglote et se brise...

              O toi qui me fais tant souffrir
              Malgré mon orgueil qui le nie,
              Puisque ce coeur n'a pu mourir,
              Puisqu'il crie encor, sois bénie !

 

 

MALGRÉ...

Malgré la pointe, au coin de ta bouche de femme,
Du sourire mauvais d'un Lorenzaccio,
Mes yeux, où vit la flamme obscure de mon âme,
Feront baisser tes yeux troubles comme de l'eau.

— Je brûlerai ton rire et tes yeux ! Mes mains sûres
Prendront ton coeur plein de passé comme d'un mal,
Et je regonflerai toute la flétrissure
Sous mon souffle à jamais puissant et virginal.

Tu sentiras sur toi la force de mes poignes
A travers la douceur des dix ongles dorés,
Et, de tout mon amour qui maîtrise et qui soigne,
Je te posséderai ! Je te posséderai !...

 

 

   

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