"Nos secrètes amours", recueil de poésie posthume par Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945)

 

 

Table

I - ESSAI BIOGRAPHIQUE

II - COMMENTAIRES POÉTIQUES

III - TROIS POÈMES

IV - EXTRAIT DE MES MEMOIRES

V - NOS SECRÈTES AMOURS


 

Entre 1902 et 1905, Lucie Delarue-Mardrus écrit des poèmes qui retracent sa liaison avec sa muse Natalie Clifford Barney. Cette dernière les fit éditer en 1951, de façon anonyme, aux éditions Les Isles à 700 exemplaires dans un recueil intitulé Nos secrètes amours. Dans mes mémoires, (1938) la poète romancière y fait allusion.

 

L'AMANTE MARINE

Je hantais, par des soirs de songe et de douleur,
Le désert maritime et rocailleux des grèves,
Toujours criant, hélant la sirène ma soeur.

Et mes bras étaient pleins de la force des sèves
Printanières par qui se gonflent les bouleaux,
Et mon front s'inclinait sous le faix de mes rêves.

Et jamais ne venait à moi du fond des eaux
Et de l'ombre, tordant à sa nudité pâle
Ses cheveux ruisselants de sel et de joyaux,

Celle, pensive, lente et septentrionale
Qui m'eût enfin souri de son visage clair
Et par qui mon désir eût apaisé son râle,

Dont les poulpes parlaient, plus doux que de la chair,
Et les vagues s'enflant vers moi comme des hanches,
Et tout le rythme, et tout le spasme de la mer...

Mais debout devant moi tu souris et te penches,
Et voici déborder mes sanglots orgueilleux
Sur tes seins redressées et dans tes paumes blanches.

Enchevêtrés aux fils légers de tes cheveux
Demeurent des matins marins voilés de brume ;
Deux gouttes d'eau de mer sont au fond de tes yeux ;

Tout le long de ton corps je retrouve et je hume,
Sous tes vêtements pleins de flux et de reflux,
Le parfum d'infini du sable et de l'écume ;

Tes doigts sont surchargés de chatons superflus,
Ton col est trois fois ceint de perles et de pierres...
Ah ! je ne crierai plus, je ne hélerai plus !

Les vagues écoutaient dans le vent mes prières
Profanes, la marée a pris pitié de moi,
L'horizon a comblé mes mains tristes et fières.

Et tel un pêcheur sombre et frissonnant d'émoi,
J'ai vu surgir des eaux du destin ta venue,
Capture de chair lisse et blanche et d'argent froid,

Et j'ai tendu les bras et je t'ai reconnue,
Pour l'épousée en pleurs de mon rêve béant,
La soeur de ma beauté passionnée et nue,

O toi tout mon pays de tristesse et de vent,
Toi tous mes flots roulant des nudités de femmes,
Toi le glauque baiser du natif océan,

Toi le bonheur, l'horreur, l'énigme de mon âme !...

 

 

CONTRADICTION

Ma jeunesse passait, souriante et funèbre,
Attendant les bonheurs qui nous viennent trop tard,
Et, devant moi, mes yeux plus noirs que la ténèbre
Répandaient l'ombre en feu de leur grave regard.

Je cherchais en silence une âme, mon aînée,
Qui me pliât sous un baiser prodigieux,
Et des yeux plus obscurs encore que mes yeux
Où sombrerait ma vie âpre et passionnée.

Un désir d'émouvante et fatale pâleur
M'attirait vers de lourds parfums, vers des mollesses,
Vers un noir océan, vers une nuit de tresses
Défaites, où rouler, où plonger jusqu'au coeur...

Quand je voulais la proie à jamais abattue
Sous mes dix ongles d'or crispés jalousement,
Celle a qui je pourrais, géniale et têtue,
Donner enfin mes sens impérieux d'amant,

Pourquoi devant mes yeux qui dévoraient le monde
Vins-tu, blanche et flexible en souriant un peu,
Clignant, sous ta crinière indiciblement blonde,
Tes cils froids où s'aiguise un regard dur et bleu ?

Pourquoi vins-tu, si dissemblable de mon rêve,
Jeter ton doux ricanement à mon sanglot,
M'apporter ton amour si durable et si brève
Qui demeure et s'enfuit ensemble comme l'eau ?...

Cet inquiet baiser qui jamais ne s'attarde,
Souhaitais-je en nourrir mon désir emporté ?
Ai-je rêvé sentir sur mon âme hagarde
La danse de ton vice et de ta vérité ?

T'ai-je appelée, O toi qui n'es pas le mensonge
Que j'imlorais, pour qui j'ouvrais si grands mes bras,
— Réalité que j'aime et ne possède pas,
O plus chère et plus décevante que mon songe ?...


RETOUR

Quand je te quitte au soir avec le feu de forge
De mon cœur qui flamboie et bat dans le vent froid,
Le goût de mes sanglots me reste dans la gorge,
Ta beauté toute nue est encore sur moi.

Et l'horreur et l'effroi de ma béatitude
Où l'orgueil fut vaincu par la sensation
Emportent furieusement ma passion
Vers un rêve d'obscure et dure solitude.

— Ah ! pouvoir m'en aller par la rue et la nuit
Avec mon seul cœur plein du regret de ma joie,
Ah ! m'en aller pressée et ricanante, en proie
A mon mal, sous un ciel d'où la lune s'enfuit !

M'en aller, m'en aller, noire comme une veuve
Et violente et triste à mourir, à mourir !
Avec soudain le goût sinistre de courir,
Le long des ponts, vers l'eau tentatrice du fleuve !

 

 

 

LA BÊTE

Nous pencherons sur toi notre corps et notre âme,
Bouche intime, nudité de la nudité,
Tendre et mystérieux repli de la beauté,
Rose coquille où vit la passion des femmes !

Lorsque, pour t'adorer, nous plions le genou,
L'odeur de tout l'amour exalte nos narines,
Et, sous notre baiser, ton plaisir a le goût
Des goémons mouillés et des bêtes marines,

Toi de chair délicate et crue, étrange cœur
Du monde, rétractile et secrète gencive,
Bête terrible, bête au guet, bête lascive,
Bête éternelle, — O joie !... O douleur !... O douceur !...

 

 

 

POSSESSION

Un frôlement suffit pour abattre ma force,
           Un frôlement de mon amante.
Quand sa bouche frémit sur ma bouche dormante,
Son baiser entre en moi comme une lame torse.

Mais, par certaines nuits, si nous couchons ensemble,
           Je ne suis plus rien qu'une proie
Qui se débat contre elle et rit et pleure et tremble,
Et va mourir de joie, et va mourir de joie !...

Elle est belle... Je l'aime... Ah ! quelle chose au monde
           Pourrait m'arracher d'elle
Qui tendit à jamais cette corde profonde
Dans mon âme d'orgueil si sombre et si charnelle ?...

 

 

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