Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) journaliste, poète et romancière chez saphisme.com

 

Table

I - ESSAI BIOGRAPHIQUE

II - COMMENTAIRES POÉTIQUES

III - QUATRE POÈMES

IV - EXTRAIT DE "MES MÉMOIRES"

V - "NOS SECRÈTES AMOURS"

VI - Drame : "SAPHO DESESPEREE, PHAON VICTORIEUX"


 

ESSAI BIOGRAPHIQUE

ma source, Hélène Plat : Lucie Delarue-Mardrus Une femme de lettres des années folles. Grasset, 1994

Marie Jazet, jeune veuve de 21 ans épousa en 1863 Georges Delarue, jeune avocat, fils lui-même d'un avocat rouennais. En 1874 à Honfleur, Marie accoucha de son septième enfant, Lucie Delarue, sixième et dernière fille du couple de notables Delarue. Jeune fille amoureuse des rimes, Lucie Delarue rendit visite à François Coppée, poète quasi officiel de la bourgeoisie et lui montra ses vers. Celui-ci lui conseilla d’apprendre à coudre... Cependant, elle organisa une conférence sur les écrivains du Vieux-Honfleur et vivra toute sa vie de sa plume : journaliste, romancière, poète. Encore vierge, elle essuya des refus lorsqu'elle adressa sa flamme par sonnets interposés à une baronne dénommée Impéria. Elle collabora au journal La Fronde, sans en connaître le ton dreyfusard incompatible avec les idées de son père. Elle rencontra lors d’un dîner mondain l’excentrique docteur Mardrus. Né au Caire en 1868, le traducteur des Mille et Une Nuits (1899) épousa aussitôt Lucie Delarue âgée de 26 ans et choisit ses meilleurs poèmes afin de les publier. Parut en 1901 le recueil Occident en opposition au conte des Mille et une Nuits..., Ferveurs en 1902, l’année où Renée Vivien lui expédia son recueil de poèmes : Cendres et Poussières. Ainsi grâce à Renée Vivien, Lucie rencontre Natalie Barney. Autant l’«Insaisissable» vit ouvertement son homosexualité sans remords ni culpabilité, autant Lucie comprend André Gide (1869-1951), l’un de ses amis et L'immoraliste (1902). Lucie Delarue-Mardus décrit dans son roman l’Ange et les Pervers (Ferenczi, 1930) la vie à laquelle Natalie Barney l’initia. Les compagnons mi père, mi frère, mi amant et surtout agent littéraire comme Willy ou Mardrus sont tolérants face aux penchants de leurs jeunes femmes. En 1904, le recueil Horizons est mieux accueilli par le critique Charles Maurras. Lucie Delarue écrit un drame Sapho désespérée qu’elle joue elle-même au théâtre Fémina avec un titre plus moral à l’affiche : Phaon Victorieux. (Le texte de cette pièce est malheureusement inédit à ce jour de septembre 2008. Le manuscrit — qualifié de "probablement perdu" par Joan Dejean in Sapho Les Fictions du désir Hachette 1994, p. 282— est conservé à la bibliothèque du Musée Calvet d'Avignon (Patricia Izquierdo in Inverses 2008). Lucie Delarue-Mardrus écrit des comptes-rendus de voyages, des biographies, environ quarante romans qui décevront les critiques littéraires mais recevront un succès populaire. Les lectrices sans doute se retrouvent-elles dans la description de leurs rôles et de leurs sentiments. L'ex-voto (Fasquelle, 1922) et Graine au Vent (Ferenczi, 1926) furent adaptés au cinématographique. 1914 : Lucie a quarante ans, un monde s’achève, Mardrus quitte son épouse d’abord pour la mobilisation, ensuite pour un remariage. Dans l’entre-deux-guerres, elle « collabore à quarante neuf périodiques. Lucie passe de l’état de princesse à celui de femme seule, vivant de son travail » . Elle s’amourache saphiquement de la voix de Germaine Castro, cantatrice qu’elle tente de faire remonter sur les planches et avec qui, à défaut, elle monte un restaurant « vite passé de mode une fois tous les amis invités ». En 1938, elle publie « Mes mémoires » (lire sur saphisme.com ses rencontres avec Barney et Vivien) Petit scandale des prix littéraires, la même année, à cours d’argent, elle sollicite le prix Renée Vivien dont la vocation est d’encourager les jeunes poètes. Avec l’amertume de ne pas avoir le don d’une Colette ou d’un Gide , la « princesse Amande » , la « Duchesse de Normandie » qui n’écrivait de la prose que par nécessité alimentaire, amoureuse des femmes mais néanmoins opposée tant à la maternité qu’au droit de vote de la moitié du genre humain (!!!) meurt oubliée en 1945.

 

COMMENTAIRES POÉTIQUES

Dans l'Histoire de la poésie française, Robert Sabatier commente :

« Pas plus que ses amies, Lucie Delarue-Mardrus n’apporte un renouvellement de la forme. Par rapport à l’hardie Marie Krysinska , il y a même un recul, mais tel qu’il existe l’instrument classique lui convient et la ravit. Elle en jouera fort bien et son vers est solidement charpenté et musclé tout en donnant une impression de bonne santé et de parfait naturel... Les meilleurs de ses poèmes sont ceux que traverse la fureur dionysiaque ou ceux qui chantent le pays natal et les vastes horizons... Elle sait être un peintre marin comme elle est un peintre d’images venus d’Orient. Un de ses plus beaux poèmes, dans une œuvre inégale où souvent le verbalisme et la déclamation prennent le pas, est "la Figure de proue" à laquelle elle s’identifie ».

Dans Femmes poètes du XIXe siècle (1998), Merete Stistrup Jensen commente à son tour :

«Si son œuvre poétique a été moins lue de son vivant [que sa prose], elle reste pourtant intéressante, non seulement comme témoignage d'une époque, mais aussi, pour sa tonalité hardie, directe, apportant une diction de prose à la forme plutôt classique de ses vers. Depuis le début, qui chante les pommiers de Normandie et l'exostisme de l'Orient, jusqu'aux derniers vers sur la fuite du temps, en passant par des complaintes sur le sort féminin, on retient surtout une poésie rythmée par les images de l'enfance : lieu sauvage, libre et sans sexe -" Ô temps ! Je redeviens poétique et sans sexe/Comme aux jours merveilleux du premier souvenir" (Les sept Douleurs d'Octobre, 1930). Aventurière, dont la critique regrette la dispersion d'un talent incontestable, Lucie Delarue-Mardrus reste - en poésie - surtout associée à son recueil La Figure de proue

 

Les anthologies poétiques féminines retiennent L’odeur de mon pays, Femmes, Les esclaves, Races, Réveil, Avenir, Les Adorées, Refus, Lucidité, Au pas, Le Petit Sphynx, Intérieurs. Jean-Paul Goujon dans son Anthologie de poésie érotique (Fayard, 2004) choisit Furieusement et Énervements du recueil posthume et anonyme Nos secrètes Amours (1951) publié par Natalie Clifford Barney.

 

QUATRE POÈMES DU RECUEIL "Occident"

Saphisme.com publie ici L'étreinte marine, Litanies Féminines, Quelqu'une, Belle Nuit poèmes extraits de son premier recueil de poésie Occident (1901). Sous L'étreinte marine se cache une étreinte féminine où la sirène est une amante idéalisée... à rapprocher de l'Amante marine du recueil Nos secrètes amours.

 

L'ÉTREINTE MARINE

Une voix sous-marine enfle l'inflexion
De ta bouche et la mer est glauque tout entière
De rouler ta chair pâle en son remous profond.

Et la queue enroulée à ta stature altière
Fait rouer sa splendeur au ciel plein de couchant,
Et, parmi les varechs où tu fais ta litière,

Moi qui passe le long des eaux, j'ouïs ton chant
Toujours, et, sans te voir jamais, je te suppose
Dans ton hybride grâce et ton geste alléchant.

Je sais l'eau qui ruisselle à ta nudité rose,
Visqueuse et te salant journellement ta chair
Où une flore étrange et vivante est éclose ;

Tes dix doigts dont chacun pèse du chaton clair
Que vint y incruster l'algue ou le coquillage
Et ta tête coiffée au hasard de la mer ;

La blanche bave dont bouillonne ton sillage,
L'astérie à ton front et tes flancs gras d'oursins
Et la perle que prit ton oreille au passage ;

Et comment est plaquée en rond entre tes seins
La méduse ou le poulpe aux grêles tentacules,
Et tes colliers d'écume humides et succincts.

Je te sais, ô sirène occulte qui circules
Dans le flux et le reflux que hante mon loisir
Triste et grave, les soirs, parmi les crépuscules,

Jumelle de mon âme austère et sans plaisir,
Sirène de ma mer natale et quotidienne,
O sirène de mon perpétuel désir !

O chevelure ! Ô hanche enflée avec la mienne,
Seins arrondis avec mes seins au va-et-vient
De la mer, ô fards clairs, ô toi, chair neustrienne !

Quand pourrais-je sentir ton cœur contre le mien
Battre sous ta poitrine humide de marée
Et fermer mon manteau lourd sur ton corps païen,

Pour t'avoir nue ainsi qu'une aiguille effarée
A moi, dans le frisson mouillé des goëmons,
Et posséder enfin ta bouche désirée ?

Ou quel soir, descendue en silence des monts
Et des forêts vers toi, dans tes bras maritimes
Viendras-tu m'emporter pour, d'avals en amonts,

Balancer notre étreinte au remous des abîmes ?...

Occident, poèmes, Éd. de la Revue Blanche, 1901, p.63.

 

À QUELQU'UNE

Si vous aimez encore une petite âme
Que vous avez eue en mains au temps passé,
Qui n'était alors qu’un embryon de femme
Mais dont le regard était déjà lassé,
Si vous aimez encore une petite âme,

Laissez-la quelquefois revenir encor
A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques.
Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort,
La refaçonner dans vos doigts catholiques,
Laissez-la quelquefois revenir encor.

Elle n'est pas devenue une chrétienne,
Elle est même à présent, comme qui dirait,
Sans foi, sans loi, ni joie, une âme païenne
Des temps de décadence où tout s'effondrait.
Elle n'est pas devenue une chrétienne.

Sa fantaisie a la bride sur le cou.
C'est un bel hippogriffe qu'elle chevauche,
Qui de terre en ciel la promène partout
Sans plus s'arrêter au bien qu'à la débauche.
Sa fantaisie a la bride sur le cou.

Elle a l'œil triste et la bouche taciturne
Et quoique parfois ses essors soient très beaux,
Comme elle a bu le temps présent à pleine urne,
Elle se meurt de spleen, lambeaux par lambeaux.
Elle a l'œil triste et la bouche taciturne.

Son dos jeune a le poids du siècle à porter
Comme une mauvaise croix, sans coeur d'apôtre
Et sans assomption future à monter.
Voilà ce qu'elle est devenue et rien d'autre.
Son dos jeune a le poids du siècle à porter.

Mais le souvenir parmi d'autres lui reste
De vos mains qui la soignaient comme une fleur ;
Et si vous vouliez lui rendre votre geste,
Elle pleurerait son mal sur votre cœur,
Car le souvenir parmi d'autres lui reste.

Laissez-la quelquefois revenir encor
A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques.
Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort,
La refaçonner dans vos doigts catholiques,
Laissez-la quelquefois revenir encor.

 

Occident, poèmes, Éd. de la Revue Blanche, 1901, p. 121.

 

LITANIES FÉMININES

O Dame souveraine, O Vierge entre les vierges,
Pudique aux bras croisés chastement sur les seins,
Triomphante aux cheveux glorieusement ceints
Vers qui montent l'encens et le frisson des cierges !

Puisque tant, les doigts joints et les genoux ployants,
Viennent pleurer leur mal aux plis de votre robe,
Moi je ne serai pas qui raille et se dérobe,
Je lèverai vers vous mes regards incroyants,

Afin de vous prier, ô refuge des âmes,
O source ! aube ! vesprée et mystère des nuits,
- Pour que Dieu veille mieux le sexe dont je suis -
D'avoir des oraisons spéciales aux femmes.

O Dame !regardez tout ce monde si cher,
Cette féminité dont vous fîtes partie
Et voyez son enfance honteuse et pervertie
Déjà frôlée aux sens et pêchant en sa chair ;

O Dame ! regardez la prime adolescence,
Les vierges aux pensers troubles, aux cils menteurs,
Chastement abaissés sur de fausses pudeurs,
Et qui savent déjà la presque jouissance ;

O Dame ! regardez celle qui tournent mal
Les épouses en qui la chair ne peut se taire,
Qui trahissent sans honte et pour qui l'adultère
Finit par n'être plus qu'un passe-temps normal ;

O Dame ! regardez ces reines captieuses
Qui dans leurs manteaux d'or emportent les raisons,
Les courtisanes dont absorbent les poisons
Tous ceux qu'ont prix aux nerfs leurs lèvres vicieuses ;

O Dame ! regardez au fond des lupanars
Ces rebuts de pavé dites filles de joie
Marchandant au passant que le hasard envoie
Leur peau triste et fanée où luisent tous les fards ;

O Dame ! regardez enfin ces raffinées,
Celles qui vont fuyant les baisers masculins
Pour entre elles unir par des gestes câlins,
Leurs féminines chairs de l'homme détournées...

Regardez ! Et qu'un peu de votre chasteté
Tombe de front étoilé de couronnes
Sur ce monde d'enfants, de femmes, de matrones
Qui vivent dans le mal et l'impureté !

O Dame souveraine, O Vierge entre les vierges,
Pudique aux bras croisés chastement sur les seins,
Triomphante aux cheveux glorieusement ceints
Vers qui montent l'encens et le frisson des cierges !

Occident, poèmes, Éd. de la Revue Blanche, 1901, p. 96.

 

BELLE NUIT

La lune était aux cieux à l'heure de minuit
Comme une grande perle au front noir de la nuit.
Tout dormait et j'étais comme seule sur terre.
Tout dormait et j'étais comme seule sur terre.
J'ai regardé la lune étrange et solitaire.
Sur laquelle, Sapho, se sont fixés tes yeux
Aux temps antiques quand, de ton pas orgueilleux,
Tu hantais par les nuits l'île coloniale,
Toute seule, levant ta tête géniale
Vers le ciel où mettait l'astre son pâle jour.
C'est alors qu'à ta lyre, ô Muse de l'amour !
O Muse du désir et des folles tendresses,
Frissonnaient tes beaux doigts habiles aux caresses
Et que chantait parmi la marée et les vents
Ta bouche ivre aux baisers complexes et savants...
Oh ! de songer tout bas qu'à cette lune blême
Tes yeux s'étaient rivés, grande Sapho, de même
Que les miens quand, parmi le sommeil de la nuit,
Je veillais seule avec mon éternel ennui !
Prêtresse de l'amour qu'ils appellent infâme,
O Sapho ! qu'a donc pu devenir ta grande âme ?
Sous la lune qui vit ta joie et ta douleur,
Je t'ai chantée, aimée, admirée en mon coeur,
Moi poétesse vierge, ô toi la poétesse
Courtisane, ô toi l'aigle orgueilleuse, l'Altesse !

Occident, poèmes, Éd. de la Revue Blanche, 1901, p. 248.

 

 

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sexualité et saphisme. Ici dessin d'Ange et Damnation

 

Bibliographie personnelle :
Lucie Delarue-Mardrus : Occident Editions de la Revue Blanche 1901.

Anonyme : nos secrètes Amours, "Les Iles", Paris, Imrimerie Nicolas - Niort, 1951, n° 14 sur 700 exemplaires. 48 pages.

Lucie Delarue-Mardrus : Mes Mémoires, Gallimard, 10e édition, 1938, 328 pages.

Hélène Plat : Lucie Delarue-Mardrus Une femme de lettres des années folles. Grasset, 1994

Lucie Delarue-Mardrus Nos secrètes amours, texte établi et annoté par Mirande Lucien En collaboration avec la revue Inverses Editions ErosOnyx, 87 pages, n° 22 sur 50 exemplaires, 2008.

Revue annuelle N° 8/2008 Inverses Littératures, Arts, Homosexualités édités par l'Association des Amis d'Axiéros Dossier Lucie Delarue-Mardrus comprenant les articles de :

- Cécile Barraud et Rafael Garcia-Pérez : Lucie Delarue-Mardrus et la Revue Blanche
-
Christophe Dauphin : Portrait de Lucie Delarue-Mardrus en Princesse Amende
-
Nicole G. Albert : Coeur double ou l'écriture de l'ambivalence chez Lucie Delarue-Mardrus.
-
Patricia Izquierdo : Nos secrètes amours de Lucie Delarue-Mardrus.
-
Dominique-Joëlle Lalo : Une interprétation psychalytique de la création artistique dans Le roi des Reflets de Lucie Delarue-Mardrus.
-
Mirande Lucien : Lucie Delarue-Mardrus et L'immoraliste.
-
Samuel Mine : Amours maudites et amitiés sublimes : Lucie Delarue-Mardrus biographe d'Oscar Wilde.
-
Anne-Marie Van Bockstaele : La quête de l'identité chez Lucie Delarue-Mardrus.

Liens lesbiens :
- Association des Amies de Lucie Delarue-Mardrus présidée par Patricia Izquierdo, Universitaire.

 

 

 

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11/12/2004 et mise à jour le 28/09/2008


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- des traducteurs et commentateurs francophones de Sappho de Lesbos
- de textes par des auteurs qualifiés "lesbiens" par abus de langage dans
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- d'une iconographie et d'une pinacothèque dénommées pompeusement "musée lesbien"
par passion livresque, sapphique, lesbienne, littéraire et pour tuer le temps.