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Ainsi passait la vie à la Roseraie,
quand y fit son entrée le visage nouveau qui, mystérieux,
m'orienta vers un monde inconnu.
Un matin, parmi mon courrier (à cette époque
peu considérable) je trouvai le volume de vers de
René Vivien, dont je n'avais jamais entendu parler,
volume qui portait une dédicace débordante
d'enthousiasme pour mes poèmes.
Après avoir lu ce livre saphique où je trouvais
de secrètes correspondances avec les vers que jeune
fille, m'avait inspiré Impéria, j'écrivis
à René Vivien pour la remercier de son envoi.
La lettre qu'elle me répondit manifestait le désir
de me connaître. Rendez-vous fut pris, et j'attendis
sa visite avec quelque émotion.
Mon mari, toujours heureux de rencontrer des admirateurs
de ma poésie, était à mes côtés
quand elle entra dans mon cabinet de travail.
Nous vîmes une personne blonde, jeune, aux épaules
découragées, aux yeux bruns, habillée
sans aucune recherche, très anglaise d'allure. La
voix molle, pourtant, ne trahissait aucun accent britannique.
Sa conversation nous sembla banale. Elle nous laissa l'impression
d'une jeune fille quelconque de la Grande-Bretagne, - une
jeune fille à marier. Cependant une chose en elle
ne pouvait s'oublier : ses lourdes et délicates paupières
et leurs longs cils noirs. On peut dire que sa personnalité
n'apparaissait que lorsqu'elle baissait les yeux.
Peu de temps après sa visite, je reçus d'elle
une invitation à dîner chez elle avec son mari.
Dans son grand appartement de l'avenue du Bois, à
peine éclairé, de lourdes draperies, il me
semble, calfeutraient l'atmosphère, établissant
un silence que rien ne troublait presque par son habitante.
Un dîner raffiné nous fut servi. Le plat de
résistance y était remplacé par des
petits oiseaux rôtis. "Je ne peux pas souffrir
la viande..."
A l'entremets, on vit tout à coup sortir d'entre
les draperies une étroite et surprenante créature,
véritable héroïne de Dante Gabriele Rossetti.
Sa médiévale robe de veloours, pourpre sombre,
serrait de près les lignes, anguleuses un pue d'un
corps archaïque. Deux énormes nattes de cheveux
rouges entouraient sa tête à la manière
de lauriers. Son visage aux yeux bleus était celui
d'un primitif italien.
René Vivien (ou plutôt Pauline Tarn, de son
vrai nom) nous présentat son amie, miss Evelina Palmer,
Américaine.
Je n'avais pas assez d'yeux pour regarder cette fille d'un
autre temps, belle comme un poème.
Avec un accent bien britannique, elle, mais dans un français
très pur, elle nous demanda si nous voulions, le
lendemain, venir dans sa loge, au Théâtre (j'oublie
lequel), pour voir une pièce (j'oublie laquelle),
dont on parlait beaucoup.
Je ne demandais pas mieux, pour ma part.
Mon mari s'en rendit compte. Il accepta gentiment tout
de suite. Et, l'heure ayant été convenue, un moment après nous
prenions congé.
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C'est dans cette loge que j'ai vu pour
la première fois Natalie Barney, qui fut, reste et
restera l'une de mes plus chères amies.
Elle n'avait rien du style impressionnant d'Evelina Palmer.
Le teint de pastel, les formes très féminines,
les cheveux d'un blond de féérie, l'élégance
parisienne de cette Américaine ne laissaient qu'au
bout d'un moment se révéer le regard d'acier
de ses yeux, qui voient tout et comprennent tout en une
seconde. Et, pour mieux accentuer la fausse impression qu'on
avait d'abord, elle pouvait, et cela jusqu'à présent
lui reste, rougir parfois comme une novice intimidée.
Quelques jours après cette présentation, elle
nous pria pour dîner dans son appartement de l'hôtel
La Pérouse.
Je la revois, à notre entrée, vêtue
de légèretés bleu pâle, jouant
du violon en nous attendant.
Les remarques qu'elle fit pendant ce dîner, d'une
voix qui ne sortait pas (et qu'elle a toujours gardée
ainsi), son sourire mordant, sa fine désinvolture,
ses tranquilles et curieux paradoxes révélaient
sans attendre qu'on se trouvait devant quelqu'un.
Trois jours plus tard elle était à la Roseraie,
toutes séductions en jeu. Je devais la voir y revenir
sans cesse, parfois accompagnée de son père,
clubman élégant de Washington et descendant
d'un Barney héroïque qui combattit en France
au XVIIIe siècle.
Cet américain de grande race, dont Natalie avait
pris le profil énergique, ne comprenait rien à
son effarante fille, et lui en voulait sévèrement
d'avoir été l'héroïne de L'insaisissable,
roman fort répandu de Liane de Pougy.
J'ai longuement, dans l'Ange et les Pervers, analysé,
décrit, et Natalie et la vie à laquelle elle
m'initia, vie où ce ne fut que beaucoup plus tard
que je finis par ne plus jouer que le rôle insexué
de l'ange.
Du reste Natalie, au bout de peu de temps, était devenue
simplement l'amie de coeur, la soeur, le fidèle et pur compagnon
dont, depuis plus de trente ans, j'estime si hautement la fierté,
la loyauté, la grandeur, nonobstant ses défauts insupportables
et ses vices, qui, sans la littérature qu'elle y
met, n'existeraient probablement pas.
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Littérature...
Nourrie de poèmes adressés à elle puis
à d'autres (poèmes qui ne furent jamais publiés),
une existence nouvelle s'annonçait pour moi.
Mon mari me laissait libre de courir à ces expériences.
Elles ne lui inspiraient, je l'ai dit, que des haussements
d'épaules.
Son jardin l'intéressait beaucoup plus, en dehors
de ses heures de travail, que ce qui, loin de notre foyer,
faisait battre si sincèrement mon cœur.
J'étais pour lui, suis restée avant tout et
peut-être seulement : Le Poète.
Ce parcours que je commençais et pendant lequel les déceptions
n'auront pas manqué, c'était, de ma part, un instinct longuement
préparé de faire la sensualité rejoindre la poésie ou la
poésie rejoindre la sensualité, jonction qui ne sait jamais
tout à fait accomplie.
... Car mon plus coupable péché
Est encor de la poésie.
Je n'ai jamais rien écrit de plus véritable
sur moi-même que ces deux vers.
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Extrait de "Mes mémoires"
par Lucie Delarue-Mardrus
Gallimard, 1938, pages 143 à 145