Mes mémoires (1938) par Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945)

 

 

Table

I - ESSAI BIOGRAPHIQUE

II - COMMENTAIRES POÉTIQUES

III - TROIS POÈMES

IV - EXTRAIT DE "MES MÉMOIRES"

V - "NOS SECRÈTES AMOURS"


 

Dans "Mes mémoires" (Gallimard, 1938), Lucie Delarue-Mardrus raconte ses premières rencontres avec Renée Vivien et Natalie Barney. Dans le dernier extrait, la poète romancière fait allusion au recueil "nos secrètes amours" que son amie et ex-amante Natalie Barney publiera à compte d'auteur de manière anonyme en 1951 à 730 exemplaires :

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* *

Ainsi passait la vie à la Roseraie, quand y fit son entrée le visage nouveau qui, mystérieux, m'orienta vers un monde inconnu.

Un matin, parmi mon courrier (à cette époque peu considérable) je trouvai le volume de vers de René Vivien, dont je n'avais jamais entendu parler, volume qui portait une dédicace débordante d'enthousiasme pour mes poèmes.

Après avoir lu ce livre saphique où je trouvais de secrètes correspondances avec les vers que jeune fille, m'avait inspiré Impéria, j'écrivis à René Vivien pour la remercier de son envoi.

La lettre qu'elle me répondit manifestait le désir de me connaître. Rendez-vous fut pris, et j'attendis sa visite avec quelque émotion.

Mon mari, toujours heureux de rencontrer des admirateurs de ma poésie, était à mes côtés quand elle entra dans mon cabinet de travail.

Nous vîmes une personne blonde, jeune, aux épaules découragées, aux yeux bruns, habillée sans aucune recherche, très anglaise d'allure. La voix molle, pourtant, ne trahissait aucun accent britannique.

Sa conversation nous sembla banale. Elle nous laissa l'impression d'une jeune fille quelconque de la Grande-Bretagne, - une jeune fille à marier. Cependant une chose en elle ne pouvait s'oublier : ses lourdes et délicates paupières et leurs longs cils noirs. On peut dire que sa personnalité n'apparaissait que lorsqu'elle baissait les yeux.

Peu de temps après sa visite, je reçus d'elle une invitation à dîner chez elle avec son mari.

Dans son grand appartement de l'avenue du Bois, à peine éclairé, de lourdes draperies, il me semble, calfeutraient l'atmosphère, établissant un silence que rien ne troublait presque par son habitante.

Un dîner raffiné nous fut servi. Le plat de résistance y était remplacé par des petits oiseaux rôtis. "Je ne peux pas souffrir la viande..."

A l'entremets, on vit tout à coup sortir d'entre les draperies une étroite et surprenante créature, véritable héroïne de Dante Gabriele Rossetti. Sa médiévale robe de veloours, pourpre sombre, serrait de près les lignes, anguleuses un pue d'un corps archaïque. Deux énormes nattes de cheveux rouges entouraient sa tête à la manière de lauriers. Son visage aux yeux bleus était celui d'un primitif italien.

René Vivien (ou plutôt Pauline Tarn, de son vrai nom) nous présentat son amie, miss Evelina Palmer, Américaine.

Je n'avais pas assez d'yeux pour regarder cette fille d'un autre temps, belle comme un poème.

Avec un accent bien britannique, elle, mais dans un français très pur, elle nous demanda si nous voulions, le lendemain, venir dans sa loge, au Théâtre (j'oublie lequel), pour voir une pièce (j'oublie laquelle), dont on parlait beaucoup.

Je ne demandais pas mieux, pour ma part. Mon mari s'en rendit compte. Il accepta gentiment tout de suite. Et, l'heure ayant été convenue, un moment après nous prenions congé.

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C'est dans cette loge que j'ai vu pour la première fois Natalie Barney, qui fut, reste et restera l'une de mes plus chères amies.
Elle n'avait rien du style impressionnant d'Evelina Palmer. Le teint de pastel, les formes très féminines, les cheveux d'un blond de féérie, l'élégance parisienne de cette Américaine ne laissaient qu'au bout d'un moment se révéer le regard d'acier de ses yeux, qui voient tout et comprennent tout en une seconde. Et, pour mieux accentuer la fausse impression qu'on avait d'abord, elle pouvait, et cela jusqu'à présent lui reste, rougir parfois comme une novice intimidée.

Quelques jours après cette présentation, elle nous pria pour dîner dans son appartement de l'hôtel La Pérouse.

Je la revois, à notre entrée, vêtue de légèretés bleu pâle, jouant du violon en nous attendant.

Les remarques qu'elle fit pendant ce dîner, d'une voix qui ne sortait pas (et qu'elle a toujours gardée ainsi), son sourire mordant, sa fine désinvolture, ses tranquilles et curieux paradoxes révélaient sans attendre qu'on se trouvait devant quelqu'un.

Trois jours plus tard elle était à la Roseraie, toutes séductions en jeu. Je devais la voir y revenir sans cesse, parfois accompagnée de son père, clubman élégant de Washington et descendant d'un Barney héroïque qui combattit en France au XVIIIe siècle.

Cet américain de grande race, dont Natalie avait pris le profil énergique, ne comprenait rien à son effarante fille, et lui en voulait sévèrement d'avoir été l'héroïne de L'insaisissable, roman fort répandu de Liane de Pougy.

J'ai longuement, dans l'Ange et les Pervers, analysé, décrit, et Natalie et la vie à laquelle elle m'initia, vie où ce ne fut que beaucoup plus tard que je finis par ne plus jouer que le rôle insexué de l'ange.

Du reste Natalie, au bout de peu de temps, était devenue simplement l'amie de coeur, la soeur, le fidèle et pur compagnon dont, depuis plus de trente ans, j'estime si hautement la fierté, la loyauté, la grandeur, nonobstant ses défauts insupportables et ses vices, qui, sans la littérature qu'elle y met, n'existeraient probablement pas.

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* *

Littérature...

Nourrie de poèmes adressés à elle puis à d'autres (poèmes qui ne furent jamais publiés), une existence nouvelle s'annonçait pour moi.

Mon mari me laissait libre de courir à ces expériences. Elles ne lui inspiraient, je l'ai dit, que des haussements d'épaules.

Son jardin l'intéressait beaucoup plus, en dehors de ses heures de travail, que ce qui, loin de notre foyer, faisait battre si sincèrement mon cœur.

J'étais pour lui, suis restée avant tout et peut-être seulement : Le Poète.

Ce parcours que je commençais et pendant lequel les déceptions n'auront pas manqué, c'était, de ma part, un instinct longuement préparé de faire la sensualité rejoindre la poésie ou la poésie rejoindre la sensualité, jonction qui ne sait jamais tout à fait accomplie.

... Car mon plus coupable péché

Est encor de la poésie.

Je n'ai jamais rien écrit de plus véritable sur moi-même que ces deux vers.

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Extrait de "Mes mémoires" par Lucie Delarue-Mardrus

Gallimard, 1938, pages 143 à 145

 

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