La dernière journée de Sapphô roman par Gabriel Faure (1922)  

 


 

V. Le chant de Sapho

Sur la porte du temple qui s'ouvre au milieu de la terrasse, Sapphô paraît.

D'un geste immense, elle salue le peuple entassé dans les sept allées qui s'allonge à perte de vue entre les masses sombres des bosquets.

Des acclamations partent de tous les rangs de la foule :

- Gloire à Sapphô ! Gloire, louange à la grande Sapphô !

Quand les clameurs cessent, la voix de Sapphô s'élève, sonore et grave comme une cithare :

- Salut à vous, prêtres et prêtresses de la déesse : à vous, vierges de Mytilène et de Lesbos, pures Charites aux bras de roses, que la beauté fait soeurs et servantes d'Aphrodite !

Elle se prosterne très bas :

- Salut et gloire à toi, ô souveraine déesse, immortelle Aphrodite au trône resplendissant, fille rusée de Zeus !

Sapphô se redresse et se tient un moment immobile tandis que de nouvelles acclamations retentissent.

Puis, d'un pas majestueux et très lent, au son des cithares et des flûtes qui reprennent leur chant, au milieu des danses, Sapphô s'avance jusqu'au bord de la terrase et s'adresse à la foule :

- Gloire à vous, ô mes concitoyens, pour avoir institué ces Aphrodisies ! Sois fière, ô Mytilène, de posséder dans tes murs ce peuple accouru de toutes les cités de l'Hellade ! Et toi, ô Aphrodite, sois présente à ces fêtes et veille à jamais sur ce temple ! Quels lieux, d'ailleurs, ô déesse, pourraient t'être plus chers ? N'est-ce point de cette mer qui bat ces côtes, de l'écume pure de ces vagues que tu naquis ? Parée de ton immortelle ceinture, tu sortis de l'onde ; et ton premier regard fut pour ces rives bienheureuses. Une longue théorie de vierges joyeuses s'avançait sur la grève pour saluer ta naissance. Alors, tu leur fis don, ainsi qu'à toutes celles qui naîtraient de leurs flancs, de la grâce souveraine et de la beauté. Quand Agamemnon voulut apaiser le ressentiment d'Achille, ce furent des Lesbiennes que le Roi des rois envoya au fils de Pélée. Il doit être doux à ton coeur, ô déesse, de voir enfin ton culte célébré à Mytilène ! Et quel site aussi serait plus admirable ? En aucune autre contrée de l'Hellade, l'air n'a cette transparence limpide qui dessine les formes des choses avec tant de relief qu'il semble les grossir et les rapprocher. Par delà la mer, je distingue même la ligne grise des côtes d'Ionie, les rives de la Mysie et de la Troade, avec la tache claire que font les maisons blanches d'Atarnée. N'est-ce pas enfin sur les bords parfumés de ce golfe aux eaux tranquilles que furent poussées par les flots la tête et la lyre d'Orphée ? En approchant de Lesbos, la lyre, brisée par les bacchantes de Thrace, se mit à vibrer de nouveau. Un chant harmonieux et plaintif monta vers les demeures des hommes. Ceux-ci, après de somptueuses funérailles, ensevelirent la tête et suspendirent la lyre au temple d'Apollon. Gloire à toi, Lesbos, terre bénie des dieux, demeure sacrée de la beauté, de la poésie et de l'amour !

Jamais Sapphô n'a été plus belle. Jamais sa voix n'a résonné plus pure et plus grave. Jamais ses yeux n'ont lancé de tels éclairs. Un véritable enthousiasme la saisit et la transfigure.

Pour déclamer son ode à Aphrodite, elle prend sa chélis, l'appuie sur son sein gauche, et, sous le plectre d'ébène, les cordes vibrent :

- Immortelle Aphrodite au trône resplendissant, fille rusée de Zeus, ô ma Souveraine, éloigne de moi souffrances et tourments ! Viens, docile à ma prière, comme tu vins un jour. Tu quittas les demeures splendides de ton père sur un char qu'emportait le vol rapide des passereaux. Au battement précipité de leurs ailes frémissantes, tu descendis du ciel lumineux sur la terre sombre. Dans un sourire de tes lèvres immortelles, tu me demandas pourquoi je t'appelais et ce que je désirais. - "Qui veux-tu que je touche, me demandas-tu ? Qui dédaigne ton amour ? Qui donc te fait souffrir, ô ma Sapphô ? Qui te fuit bientôt te poursuivra. Qui refuse tes présents bientôt te comblera des siens. Qui ne t'aime pas sera bientôt à tes genoux." Oh ! viens à moi de même aujourd'hui, exauce les voeux de mon coeur ! Déesse... sois mon alliée...

Elle s'arrête. Ses yeux hagards fixent un même point. Dans un effort, elle détourne la tête. Elle essaie de continuer. Les sons sortent de ses lèvres, rauques, entrecoupés. Elle ne s'accompagne plus de sa chélis.

Malgré elle, ses yeux reviennent vers le même point. Son visage est d'une pâleur livide. Des gouttes froides de sueur coulent sur ses joues, comme des larmes. Les sons s'arrêtent à la gorge.

Les vierges, les prêtres, les danseuses, les musiciennes s'approchent d'elle. La même question se répète :

Qu'as-tu, Sapphô ?

Sans répondre, jetant loin d'elle sa chélis et le plectre d'ébène, elle les repousse tous d'un geste rude ; elle traverse rapidement la terrasse et disparaît par la porte du temple.

L'émotion est telle que pas un cri ne part de la foule. On s'interroge des yeux. On a peur de parler.

Une stupeur profonde plane.

On regarde les prêtres, qui se consultent, l'air grave et consterné. On les voit lever leurs bras au ciel, puis les laisser retomber comme lorsqu'un funeste présage paraît au cours des sacrifices. Il semble qu'un effroyable malheur va fondre sur la ville.

Les prêtres rentrent précipitamment dans le temple. Les six vierges reprennent leurs tuniques en hâte et vont se jeter aux pieds de l'autel de la déesse, dont elles redoutent les malédictions. Sur la terrasse, sur les marches qui descendent aux jardins, les prêtresses, les joueuses de cithare, les hiérodules se prosternent aussi, épouvantées.

De toutes les bouches suppliantes monte vers la déesse un thrène douloureux et passionné. La foule, d'abord recueillie, commence à s'impatienter. Les conversations s'engagent. Chacun hasarde une explication. Dans un silence, une voix crie :

- Allons chez elle ! Allons l'interroger ! Une grande rumeur s'élève :

- Oui, oui, chez Sapphô ! Allons chez Sapphô !

 

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Bibliographie :

- La dernière journée de Sapphô / roman / par Gabriel Faure / chez Eugène Fasquelle / Editeur Paris 11 rue de Grenelle/ 1922


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Par passion livresque, sapphique, lesbienne, littéraire et pour tuer le temps.