Du lesbianisme dans la poésie de Maurice Magre (1877-1944)

illustrée par Edouard Michot 

 

 

La première nuit au couvent - Le bal fantastique - La fille du sultan - Le bain rouge

par MAURICE MAGRE, POETE SOCIAL ET UNANIMISTE

LA PREMIERE NUIT
AU COUVENT

DANS sa cellule s'éveilla la carmélite.
Elle tâta d'abord sa tête aux cheveux courts
Se souvint du froid des ciseaux, de l'eau bénite
Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.
 
Sa chemise grossière abîmait de brûlures
Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons.
L'ombre du Christ faisait une caricature...
Elle entendit des voix derrière la cloison...
 
Et c'étaient les voix de désir, les cris, les plaintes,
Le doux frémissement de la chair sur les draps
Et les gémissements de deux femmes étreintes
Qui ne font plus qu'un corps par la chaîne des bras.
 
Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense.
Elle entr'ouvrit la porte et vit courir ses sœurs
Et toutes relevaient leur robe avec aisance
Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.
 
Quelque chose d'étrange était dans leur allure;
Un rire fou les secouait, faisant saillir
Des seins inattendus et des croupes impures
Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.
 
Viens avec nous ! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes
L'entraînèrent. Dehors l'escalier solennel
Et le cloître d'argent sous la lune émeraude
Avaient l'air d'un décor fantastique et cruel...
 
Avec des ventres gros et des faces lubriques
Des moines à travers les piliers ont surgi,
Saisissant par les reins les nonnes impudiques,
Les renversant, les culbutant avec des cris.
 
Et les cloches soudain dans les tours retentirent,
Sonnant une danse burlesque, un galop fou,
Et parmi les appels hystériques, les rires,
Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.
 
La novice fuyait avec sa robe ouverte,
Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant,
La roulant sur les dalles froides, l'herbe verte,
Meurtrissant son corps nu d'étreintes jusqu'au sang.
 
Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques
Soulevaient leur robe de pierre en ricanant,
Ou, gardant sur leur socle une pose extatique,
Etaient à son passage horriblement vivants.
 
Elle courut à la chapelle. Là des vierges
Etalaient sur les croix leur corps crucifié.
Elles riaient dans le clignotement des cierges…
Un prêtre officiait en dansant sur un pied…
 
A cheval sur un grand balai, la supérieure
Conduisait une farandole dans le chœur,
Et des soupirs, des bruits d'amour, des voix qui pleurent
Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.
 
Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes,
Un adolescent nu, mince et brun émerger,
Portant un croissant d'or et des bijoux d'Egypte
Ayant le torse creux et le buste léger.
 
Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade
Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau.
Il marchait lentement parmi les colonnades
Et la fixait de loin avec des yeux vert d'eau.
 
« Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle
De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins.
Voici toute ma chair offerte sur ces dalles.
Prends-moi sous cette châsse, à l'ombre du lutrin. »
 
Elle éclatait comme une rose près d'éclore
Et lui la laboura d'un long baiser savant...
« O Satan ! O seigneur! » C'était déjà l'aurore...
— Telle fut la première nuit dans le couvent...

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LE BAL FANTASTIQUE

LA reine au masque rouge a passé dans le bal...
Elle a touché les uns de ses ongles en pointe
Et les autres de sa babouche de cristal...
Son frôlement a séparé les formes jointes...
 
Son passage a fait trébucher dans l'escalier,
Les évêques en mitre et les rois en simarre.
Les noirs valets ont laissé choir les chandeliers...
Le jardin du château s'est empli de fanfares...
 
Les mornes invités sont devenus hagards.
Ils ont tourné dans un ballet funambulesque.
L'éclat du masque rouge a teinté leurs regards
Et stimulé l’élan de leur danse grotesque.
 
Une étrange fureur a pris les dominos.
Les Arlequin dans l’air ont fait siffler leur batte,
Les Faust ont transpercé le cœur des Méphisto,
La danseuse a crevé les yeux de l'acrobate.
 
Elle a tourbillonné dans les groupes épars,
Comme une fleur dansante, imprenable et lascive,
Tendant de ses seins nus la chair brûlante et vive,
Griffant de temps en temps une face au hasard.
 
Le désir animait les mains lourdes de bagues...
L’un broyait une gorge tendre entre ses bras
Et l'autre déchirait la jupe avec sa dague.
Le sang giclait dans un clinquant de mardi-gras.
 
Parmi les bijoux faux et la soie écarlate
Deux femmes s'étreignaient en un baiser ardent,
Mordant avec amour leurs bouches délicates,
É crasant le carmin et le sang sur leurs dents.
 
Un page lacérait une mauresque brune...
Deux vieillards torturaient un blême adolescent...
Un pierrot fou hurlait comme un chien à la lune,
Sur un balcon ouvert devant des cieux de sang.
 
Un cortège a paru de moines en cagoule,
Qui chantaient gravement d'obscènes oraisons,
Et les masques comme des grappes qui s'écroulent,
Se vautraient, à ce chant rythmant leur pâmoison.
 
Soudain, un courant d'air a soufflé les bougies.
L'aurore a rougeoyé dans le bleu des miroirs
Comme un soleil couchant, sur un faste d'orgie...
Devant les portes grimaçaient les valets noirs...
 
La reine au masque rouge est montée en carrosse.
Et des cors ont joué, parmi les bois prochains,
Un air bizarre et long et tellement atroce
Que les oiseaux sont morts dans les branches des pins.
 
Le sang sur les parquets faisait de grandes flaques...
Les spasmes, les hoquets et les cris de douleur
É taient sinistrement mêlés dans un cloaque
De pourpres, de bijoux, de coupes et de fleurs.
 
Et plus tard, une femme ayant sur la poitrine
Une croix qu'un ivrogne avait faite de vin,
Descendit du perron, toute nue et divine,
Pour se baigner paisiblement dans le bassin...


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LA FILLE DU SULTAN

Etat d'eau-forte d'Edouard Chimot

LA FILLE DU SULTAN

La fille du sultan dans sa robe à sequins,
Toute menue au fond de l'étroit palanquin,
Rêve de supprimer l'horrible forme mâle.
Parfois ses longs doigts peints qu'encerclent les opales
Frôlent la favorite assise à ses côtés.
Ses yeux verts sont perdus sous de grands cils bleutés…
Malheur aux jeunes gens qui viennent sur leur porte
Ou sortent des bazars lorsqu'avec son escorte,
Ses eunuques et son grand tigre apprivoisé,
Serrant ses petits seins sous son châle croisé,
Elle rêve aux beautés des lignes féminines.
Malheur aux jeunes gens qui sortent des piscines
Et marchent au soleil couverts de gouttes d'eau.
Ils sont à coups de fouet attachés dos à dos,
On les mène au palais, on en fait des eunuques.
Quand ils sont épilés, revêtus de perruques
Et de robes, sanglants et des chaînes aux pieds,
Demi-hommes déchus en femmes habillés,
La fille du sultan à son balcon regarde,
Heureuse et frissonnante, et fait signe à ses gardes
De les frapper plus fort de la lance ou du fouet
Afin qu'ils la supplient de leur voix en fausset.

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LE BAIN ROUGE

 

La fille du sultan aime sa favorite,
L'esclave aux cheveux courts, la pâle Moscovite.
Et comme elle est jalouse elle la fait garder,
Dans la salle aux jets d'eau par les hommes fardés
Et cruels à qui seuls les adolescents plaisent.
Elle rit trop souvent avec les sœurs Maltaises
Celle aux roses, celle qui porte un attirail
De talismans et celle à l'anneau de corail…
La fille du sultan dévêt la Moscovite,
Et puis, à se baigner près d'elle elle l'invite,
Ouvrant ses bras nus menus au milieu du bassin.
Alors elle l'enlace et sur leurs yeux, leurs seins
A toutes deux, le jet d'eau verse un ruisseau rouge,
Une petite pluie en fleurs qui frôle et bouge.
Des trois sœurs aux yeux noirs que l'on vient d'égorger
Il ne reste plus rien que ce jet d'eau léger.
Et dans les marbres bleus il danse, tourne et saigne
Sur les corps frémissants des femmes qui s'étreignent…
Dans le grand escalier l'homme au sabre descend…
Trois corps dans un grand sac… Quelques taches de sang…
Et parmi les coussins où traîne une odeur fade,
Les roses, le corail, les talismans de jade…
 

 

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MAURICE MAGRE, POETE SOCIAL ET UNANIMISTE
Rue du Taur, rue piétonne des bouquinistes donnant sur la place du Capitole à Toulouse, vous découvrirez en face de la librairie Minotaur une plaque commémorative du poète toulousain Maurice Magre. Dans la Montée aux Enfers, Maurice Magre n'hésite pas à rimer en alexandrins classiques le Médecin avorteur et Viol de fille, cris lancés en faveur des classes sociales défavorisées ou La Cathédrale furieuse. Dans ce poème, la maison de dieu, personnage érotisé lance un violent manifeste contre la guerre et le cléricalisme :
Dans le sexe géant de mon portail gothique
On a trop fait passer le bronze des canons.
La fille du sultan inspirée de la mode de l'orientalisme de la fin du XIXe siècle est une lesbienne sadique et meurtrière d'hommes, comme son père le sultan du conte des Mille et une Nuits, qui déflore les "trois soeurs aux yeux noirs" égorgées par l'homme au sabre dans le Bain rouge.
Dans son Histoire de la poésie française (1982), Robert Sabatier écrit :
"Il y avait des idées unanimistes mal affirmées chez un Maurice Magre (1877-1944) après qu'il eut publié Eveils, 1895, avec son frère André Magre, recueil symboliste, pour rejoindre les réalités sociales avec Le chant des hommes, 1898, même si la prosodie classique est présente, encore qu'elle soit assouplie comme dans cette Grande Plainte :
    Nous avons travaillé sous l'ombre des usines,
    à force de nos corps coula dans nos sueurs,
    nos rêves ont gémi dans le chant des machines,
    nos dos se sont courbés sous le faix des labeurs,
    nous avons aiguisé des faulx, tordu des barres
    et fait jaillir la forme à grands coups des marteaux ;
    de grandes roues de fer ont mangé nos cerveaux,
    et notre coeur a trépassé devant les flammes...
La préface au Chant des hommes est significative : "Assez longtemps le poète a rêvé loin des hommes. L'art est devenu dans ses mains le luxe, le privilège d'une élite. Il faut désormais que sa voix s'élève pour tous ou qu'il ne soit plus. Il y a une majorité qui manque de pain spirituel et qui le réclame parce qu'il est nécessaire à son existence. Que le cri des foules monte donc jusqu'au cœur du poète... Qu'il proclame enfin en chants nouveaux le règne de la simplicité féconde qui purifie."

Du Poème de la jeunesse, 1901, à la Montée aux Enfers, 1918, en passant par les Lèvres et le secret, 1906 (une étrange confession pleine de repentirs sous le masque du cynisme), le poète ira toujours vers plus de spiritualité comme en témoignent romans, romans historiques, récits, essais inspirés par les religions orientales, les néo-platoniciens ou les Albigeois. "
 

 

 

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