Sapho poème par Noël-Jeandet (1935)

 
André Ballivier (1894-19..) dit Noël-Jeandet est l'auteur du poème Sapho inspiré par les îles : île Bourbon aujourd'hui la Réunion et l'île de Lesbos. L'inciput "La source est dans la mer..." est repris dans la pénultième strophe du poème. Ce poème pourrait s'intituler aussi le saut de Leucade... la mer est source de vie, de mort, de regénéresence, de guérison miraculeuse...

SAPHO

à l'île Bourbon

La source est dans la mer…
                                                 Aux racines des îles
Je descendrai dans le royaume où tu t’exiles,
Si triste d’avoir vu le ciel de nos tombeaux,
Eux, ô Vénus ! que tu parfumes.

                                                      Les flambeaux
Pétillent sur le thyrse et vont en chevelures
Nébuleuses attiser désirs et brûlures
Des longs joyaux fuyant les griffes de métal.
Flottez et voltigez à travers le santal,
Chrysalides de phosphores longtemps captives,
Et dans le temple, éclairez-moi, lueurs votives !

O nuit marine et transparente où dort l’onyx
Des coquillages clairs ! L’ongle sur un hélyx
Suit l’écriture sibylline ; les volutes
Sénestres s’enroulent, montent, ondes de flûtes,
Jusque dans l’âme. Il ressuscite, délicat,
Ton corps sur un nid de nacre, Mnasidica,
Et je découvre aussi tes labyrinthes, presque
Ton sourire, Sirène morte de ma fresque.
Glorieuses, vous vous levez dans un halo
De clarté blonde, sœurs lunaires, du silo
De mes longs désespoirs, ô femme consumée,
Qui n’aime plus que le pelage du camée !

Perles ! âmes que les siècles dorent, buccins
Qui murmurez les secrets évanouis, seins
D’ombre où souffle la force immortelle des pierres,
Perles ! que n’êtes-vous l’envers de nos paupières,
O mémoire inflexible et vague des vivants !
Je veux ce qui se mue en soi-même, les vents,
Les flots et le corail irréel de ton Trône…


Que pouvait une enfant ivre de bracelets,
Qui, les couchants, déjà ! jouait aux osselets
Pour apaiser, telle la mer boit son écume,
Le mal, et qu’attendaient la lyre et l’amertume ?

… Un lotus est flétri : seule, la tige dort
Et mire au fil du fleuve un mystère sauvage
Par les sables hanté : Sapho suit du rivage
Son ombre mince et si flexible sur la mer.
L’exil peint sur mes yeux et l’ambre de ma chair
Nocturne – de quelle étoile insolite, Alcée,
Le croyais-tu pétri ? – dans la plaine glacée
Il reste le soleil. O les palmes, les lys
Accablés par le givre éternel ! Mon Atthis,
Se peut-il que ton sein sèche sous l’herbe drue ?
Atthis, je me souviens de la chanson perdue
Que je vous dédiais, coupe de népenthès
Mais à travers les cils, je découvrais l’Hadès :

Comme des épines, soyez, ô doucement,
Très doucement jointes ! Sur les tempes, les veines,
Les jeunes guirlandes d’aneths et de verveines
Vous gardent, Aimées ! contre tout ce qui ment
                      Le long des heures vaines.

Miroir d’orichalque grisé par les couchants
Et que les Charites proposent, va, gravite
Autour de ces âmes ; la souffrance est maudite
Après les délices, les sommeils et les chants
                      Par l’heureuse Aphrodite.

Le soir monte. L’île, lotus, s’épanouit.
La plaine est légère. Dansez, dansez, Dryades ,
Sous les térébinthes ! Dénouez les torsades ;
Dormez. Sur la grève, le songe s’éblouit
                      Au lever des Pléïades.

Musique ! Souvenirs plus vivants qu’un parfum !
L’écume éblouissante et les gerbes d’embrun
Rejettent sur mes bords des ombres de sirènes.
Que vous a-t-elle appris la gangrène des graines ?
Quand vos doigts amincis humectaient la toison
Docile, qu’après les gestes las, un tison
De jadis rougeoyait, quel effroi dans vos songes !
Sur de jeunes regards, les fidèles mensonges
Ont redonné de la candeur au monde noir…

Sur vous qui peut rompre le séjour de l’ennui ?
Les dalles oblongues luisent au pied des yeuses ;
Par instant se posent des ocelles soyeuses ;
Les fruits qui tombent de branche en branche la nuit
                      Scandent les heures creuses.

Vos fantômes tristes sous le ciel glacial
Strié d’éclairs vaguent dans les joncs du Cocyte
Et son marécage ; mais je vous ressuscite
D’entre les squelettes, sans l’anneau nuptial
                      Morne près d’un lécythe .

Ame ! le soir d’été qui mordit ma douleur,
O délice ! a gardé ses teintes solennelles.

Les écharpes des monts perdaient toutes leurs ailes
Au cœur du crépuscule. A la barre du ciel
Les voix me murmuraient des paroles de miel.
J’allais, j’allais, fatale, en moi-même insensée.

Ce souvenir si clair n’est-il qu’une pensée ?

« Vogueur ! vogueur nocturne ! île de mon sommeil !
Mes désirs divisés s’assemblent sur ta proue.
Conduis-moi vers la plage lointaine où s’échoue
Dans la joie et renaît la barque du soleil.
Lesbos bleuit… Sans une voix insidieuse,
Ton silence se fait, ô mer mélodieuse !
Et désormais toute parole est oraison. »

« Le passeur est si vite un point sur l’horizon !
La vague fuit la vague en un oubli d’écume :
J’aime revoir le port que la houle parfume
Et la maison petite où ma mère filait.
Pour l’œil ivre d’azur une source de lait… »
« La harpe d’or entend l’espoir du sein stérile.
L’amour est image sans nom, et je m’exile
Pour vivre dans l’attente un rêve d’infini.
Je te vois sur la mer : le hasard est uni
Au destin le plus pur…
                                            Ile de ma tristesse,
J’aime, je t’aimerai, toi qui fuiras sans cesse.
Vois-tu sur le sillage amer luire mes larmes ?
Comme le flot m’attire !... »


Je respirais. Mon cœur me séparait des tombes.
Les rires des brisants, des ombres de colombes
Me révélaient la terre et l’horreur d’être une île.

Nature ! j’ai rêvé sur les bords du parvis
Serein, mais tes secrets, je les avais ravis
Sans franchir les guirlandes du seuil. Je refuse
L’ellébore inutile et ta raison confuse,
Comme autrefois, malgré le règne de l’hiver.
La conque vagabonde a rejeté le ver,
Un ver tout ruisselant de pourpre, ô ma folie !
L’océan libre gronde en moi ; je concilie
L’âme de l’urne vide et l’eau du diamant.
Je coïncide avec mon poème dément.

O soir ! soir funéraire et plus beau qu’un trophée !
Une à une les clartés meurent. L’ombre-fée
M’entoure lentement, linceul délicieux.
L’île chancelle et croule en entraînant les cieux.
Déesse ! je franchis, prophétique, l’Arcade.

Passeur ! ô passeur mort ! ô passeur de Leucade !
Fuyons ce promontoire et son tombeau muet.
La source est dans la mer.
                                            Lorsque plus un reflet
Ne pourra s’allumer sur le sillage et l’onde ;
A cause d’une présence unique et profonde
Qui garde pour soi seule images et miroir,
O fantôme ! je gagnerai le vrai manoir.

Par les chemins lactés des étoiles subtiles,
Au gré du flux, suivant la coque des nautiles ,
Je roulerai, légère, à travers le gazon
Glauque et mélodieux, qui borne l’horizon
Du Trône au parvis de corail où se balance
L’Ecaille fabuleuse accordée au silence.

Achevé d’imprimer par
L’imprimerie départementale de l’Oise
26, rue de Malherbe, à Beauvais
Le douze mai
Mil neuf cent trente-cinq.

 

Noël-Jandet. (1935)

 
	  


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- Sapho, poème par Noël-Jeandet, imprimerie départementale de l'Oise, Beauvais, 1935.

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