Jacques Prévert (1900-1977) chez saphisme.com

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JANINE

Un garçon manqué

c'est une fille réussie

 

Prévert, Oeuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, tome II, page 932

On retrouve cet oxymore "garçon manqué, fille réussie" sur les tricots de peau de la marque éphémère Ipso Facto.

Lire le poème "Janine" OC t. II, p. 75 et et le poème "A... Tu vois je t'écris une lettre d'amour/ La première/et c'est aussi la première de ce mot qu'ils ont pour la plupart dénaturé disséqué sacralisé nié majusculé magalomanisé..." et le collage intitulé "portrait de Janine".

Jacques Prévert et Janine Tricotet se rencontrèrent en 1934, vécurent en concubinage dès 1943 et se marièrent en 1947.


 

LE CREANT : Les mots toujours les mots, vous m’agacez et si vous continuez comme ça, nous allons, comme on dit, en venir aux mots.
LE MECREANT : Pourquoi pas ? Sapiens, Faber ou Sexus Homo en proviennent puis en viennent et en reviennent toujours, gros ou grands Homo comme devant.
Pas d’amélioration.

 
	  

Comme toujours Prévert détourne les mots et locutions : « Etre Gros-Jean comme devant » signifie « éprouver quelque désillusion (par allusion au type populaire du Gros-Jean, homme du commun, modeste). "Gro-Jean comme devant" est ici remplacé par « Gros Homo comme devant » et rappelle l’Homo sapiens, l’Homo faber, et l'Homo Sexus !

 

COLLOQUES DANS UN SENTIER

MENANT A UN SEMINAIRE DE CREATION

UN CROYANT : Je crois.
UN INCROYANT : Je ne crois pas.
LE CROYANT : vous doutez, peut-être !
L’INCROYANT : Non et sans aucune doute.
LE CROYANT : Alors vouliez-vous dire que vous ne croyez pas ce que je crois.
L’INCROYANT : Oh vous savez, entre ce que je veux dire, ce que je dis ou ce que je tais, vous avez l’embarras du choix.
Excusez-moi je vais faire un petit tour.
LE CROYANT : Un peu de footing !
L’INCROYANT : Non, l’homme se promène mais ne se marche pas.

Il s’éloigne et croise deux autres « séminaristes » qui, eux aussi, échangent des idées.

UN CREANT : je crée.
UN MECREANT : Pardonnez-moi mais votre affirmation me semble hors de créance.
LE CREANT : désagréablement surpris : Comment !
LE MECREANT : Comment ou qui ou quand ou pourquoi, ce n’est pas mon affaire et la création, pour moi, est un mot comme un autre, mais qui me semble un peu antibiologique.
LE CREANT : Vous avez été la…
LE MECREANT : … la biologie. Absolument pas et pour ne rien vous cacher , nul autre que moi n’est plus nul que moi en cette science comme en toute autre.
LE CREANT : Alors…
LE MECREANT : … je voulais simplement vous dire que le hasard, malencontreux ou non, ou la chance, bonne ou mauvaise, m’ont fait connaître et voir nombre de gens de lettres, de mots, de phrases et de livres qui se disent créateurs alors qu’ils sont, sans vouloir le savoir, tout bonnement des ordinateurs.
Machine à écrire, machines à lire, à relire et à retenir tout ce qui déjà a été écrit, machines à retenir, transformer, rejeter et choisir.
Machines à se laver, à s’accuser, se disculper et se porter en triomphe discret.
Souvent machines à se mentir et à se repentir et à se démentir et à cacher qu’ils ne peuvent se sentir.
J’en connais d’autres qui en connaissent d’autres qui en connaissent d’autres qui tout simplement et fort heureusement sont des désordonnateurs.
LE CREANT : Vous jouez sur les mots, c’est facile.
LE MECREANT : Je ne joue pas sur les mots, je joue parfois avec et j’ajoute que sans moi ou d’autres, ils jouent très bien tout seuls.
Les mots sont les enfants du vocabulaire, il n’y a qu’à les voir sortir des cours de création et se précipiter dans la cour de récréation. Là ils se réinventent et se travestissent, ils éclatent de rire et leurs éclats de rire sont les morceaux d’un puzzle, d’une agressive et tendre mosaïque.
Contre les maîtres mots, les mots tabous, c’est le tam-tam des mots-mots.
Et les mots sacrés se désacralisent et les mots secrets se créent.
LE CREANT : Les mots toujours les mots, vous m’agacez et si vous continuez comme ça, nous allons, comme on dit, en venir aux mots.
LE MECREANT : Pourquoi pas ? Sapiens, Faber ou Sexus Homo en proviennent puis en viennent et en reviennent toujours, gros ou grands Homo comme devant.
Pas d’amélioration.

LE CREANT, méprisant : Et les idées aussi, vous jouez avec, bien sûr !
LE MECREANT : De temps en temps seulement.
Les idées sont jeux de société trop sérieux pour moi comme le jeu de l’oie et des lois ou le pari mutuel de Pascal, le tiercé de la Trinité ou les derniers jeux à la mode, jeux structuralistes ou linguistico-radiophoniques. On braque un micro sur le pauvre monde et il passe à la question et l’amnésie, cette insomnie de la mémoire, le saisit. Pourtant il a une foule de mots sur le bout de la langue, des mots utiles et vrais ou fous, mais le linguiste lui coupe le sifflet et il commente les langues vivantes, malades, agonisantes, cuites ou crues, braisées, coupées ou arrachées. Et c’est toujours remis à la mode du jour, le vieux refrain du père Lustucru et de la mère Lustucuite.
Comme les eaux ou les os, les mots s’usent davantage quand on en fait mauvais usage et les abîme-mots féroces pourchassent, traquent et enferment les plus vr ais, les plus libres, mais le mot libre, en cage, ne renie pas son nom, rouge, le mot rouge révolution reste rouge malgré les décorations et les décolorations, disséqué et nié le mot amour garde toute sa beauté.
Dans la plupart des grands écrits exprimant ou opprimant des idées, le mot bonheur est nié, tourné en dérision, tandis que le mot malheur est presque toujours à l’honneur et comme le mot honneur me fait rire, j’en profite pour vous dire, en partant, que j’ai bien l’honneur de vous saluer.
LE CREANT : Vous quittez le séminaire ?
LE MECREANT : N’étant pas invité, je n’étais venu que pour me distraire, mais j’avais apporté quelques documents amusants ou émouvants, je vous les offre, faites-en l’usage que vous voudrez.
(Il s’éloigne en chantonnant :) Qui trop célèbre le cérébral fait rire le prévertébral.

Le créant hausse les épaules et jette un coup d’œil malveillant sur les « documents ».
Le premier a pour titre :
« De l’hilarité de la Vérité cloîtrée momentanément au fond d’un puits cartésien.
« Par un filosophe inconnu. »
Il passe rapidement au second qu’il lit plus attentivement :
« De Port Royal à la forêt domaniale »
« Adieu chère laie,

« Mon sang lié au tien nous a donné de gentils marcassins, longue vie à vous tous, moi je suis blessé à mort, c’est la curée, c’est la tuerie, je souffre donc je suis…
« Lettre d’un solitaire de la forêt de Compiègne.
XVIIe siècle »
Le créant hoche la tête puis, pressant le pas, va retrouver un autre créant, afin de poursuivre un dialogue plus cohérent.

 


 

Prévert rend ici hommage à Adrienne Monnier (1892-1955) poétesse, libraire, éditrice, revuiste. Née d'un père postier ambulant en 1892, Adrienne Monnier est libraire éditrice revuiste de 1915 à 1951 au 7 rue de l’Odéon à Paris tandis que son amie-amante Sylvia Beach (1887-1962) gère la librairie anglaise Shakespeare and Compagny au 12 rue de l'Odéon de 1921 à 1941. Malade, Adrienne Monnier se suicida en 1955 à l’âge de 63 ans. Les notes prennent leurs sources dans les annotations de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster des Oeuvres Complètes de Prévert à La Pléiade.

 

LA BOUTIQUE D’ADRIENNE

Les Amis des Livres.

Une boutique, un petit magasin, une baraque foraine, un temple, un igloo, les coulisses d’un théâtre, un musée de cire et de rêves, un salon de lecture et parfois une librairie toute simple avec des livres à vendre ou à louer et à rendre et des clients, les amis des livres, venus pour les feuilleter, les acheter, les emporter. Et les lire.
Depuis longtemps déjà, les littérateurs, ou tout au moins beaucoup d’entre eux, parlent avec mépris de la « littérature », et le mot littérature dans leur vocabulaire a bien mauvaise tournure.
Les films et la danse ou le récit des songes et tant de choses encore, dont la littérature, passent à la casserole du jugement péremptoire, savant et méprisant : « Tout ça, c’est de la littérature !»
Les peintre, les bons et les mauvais, les grands et les petits et les vrais et les faux, les vivants et les morts ne disaient jamais et ne disent pas non plus aujourd’hui du mal de la peinture. De même le jardinier devant un jardin insensé, un jardin ni fait ni à faire, un insolite et mystérieux parterre de lierre et d’orties, ne dit pas : « Tout ça, c’est de l’horticulture ! »
Adrienne Monnier était comme ce jardinier, et dans la serre de l’Odéon ou s’épanouissaient, s’échangeaient, se dispersaient ou se fanaient les idées en toute liberté, en toute hostilité, en toute promiscuité, en toute complexité, souriante, émue et véhémente, elle parlait de ce qu’elle aimait : la littérature.
Et c’est pour cela que, traversant la rue de l’Odéon, beaucoup entraient comme chez eux, chez elle, chez les livres.
Chez elle, c’était aussi un hall de gare, une salle d’attente et de départ où se croisaient de très singuliers voyageurs, gens de très loin et gens d’ici, gens de par là et gens d’ailleurs, Gens de Dublinrecueil de nouvelles de Joyce et de Vulturneprose lyrique de Léon-Paul Fargue (1928), gens de la Grande Garabagne récit d'un voyage imaginaire d'Henri Michaux (1936) et de Sodome et de Gomorrhe, gens des Vertes Collines oeuvre d'Hémingway, venant le plus simplement du monde le plus compliqué passer avec Adrienne une Nuit au Luxembourgconte de Rémy de Gourmont(1906), une soirée avec M. Testede Paul Valéry(1896), une Saison en Enferd'Arthur Rimbaud, quelques Minutes de Sable Mémorial d'Alfred Jarry (1894).
Et l’Ange du Bizarre conte satirique d'Edgar Poe traduit par Baudelairese promenait avec Moll Flanders  de Daniel Defoe (1722) dans les Caves du Vatican  d'André Gide (1914), sous le Pont Mirabeau coulait la Seine le long des berges de l’Odéon, le Ciel et l’Enfer se mariaient Mariage du ciel et de l'Enfer de William Blacke, les Pas Perdus d'André Breton se recherchaient dans les Champs Magnétiques d'André Breton et de Soupault et il y avait de la musique. On pouvait entendre en sourdine Cinq Grandes Odesde Paul Claudel auteur catholique admiré par Monnier et détesté de Prévert patriotiques magnifiquement couvertes par le refrain du Décervelaged'Alfred Jarry et la Chanson du Mal Aiméd'Apollinaire et les Chants terribles et beaux d’un enfant de Montevideo.les Chants de Maldoror de Lauréamont
Et les Belles-Lettres ronronnaient mais, même si vous les caressiez à rebrousse-poil, Adrienne Monnier laissait faire et quelquefois même vous aidait.
Parfois de très jeunes gens, furtifs et effacés, en feuilletant les livres, prêtaient machinalement l’oreille, amusés.
Des noms étranges surgissaient des plus simples phrases comme les mots de passe d’une très singulière société secrète : Fogarpersonnage d'Impressions d'Afrique de Raymond Roussel(1910) , Smerdiakowpersonnage cynique, libertain et parricide des Frères Karamazov de Dostoïevski , Barnaboothhéros et auteur fictif de trois oeuvres de Valéry 
        Larbaud (1913) , Lafcadiopersonnage du roman Les Caves du Vatican qui commet "un crime immotivé, un acte gratuit." , Benito Cerenonouvelle d'Herman Melville (1853) , Nostromopersonnage éponyme d'un roman de Joseph Conrad (1904) , Charlusle personnage proustien d'A la recherche du temps perdu , Moravaginepersonnage éponyme d'un roman de Blaise Cendras(1926) , Anabasepoème narratif de Saint-John Perse (1924) , Fantômasgénie du crime de 32 romans signés Pierre Souvestre (1874-1914) et Marcel Allain (1885-1969)porté à l'écran par Louis Feuillade(1913-1914). , Bubu de Montparnasse personnage proxénète éponyme d'un roman de Charles-Louis Philippe (1901) , EupalinosEupalinos ou l'Architecte personnage éponyme d'un dialogue de Paul Valéry (1921) …(1)
Et puis les jeunes gens s’en allaient, emportant avec eux, sous le manteau, les beaux marrons du feu de la conversation, des livres non coupés, exemplaires et numérotés. Modestes et anonymes représentants du commerce des idées, des idées à revendre pas très loin sur les quais.
Et puis la nuit tombait.
Adrienne, avant de fermer boutique, toute seule avec ses livres, comme on sourit aux anges, leur souriait. Les livres comme de bons diables, lui rendaient son sourire. Elle gardait ce sourire et s’en allait. Et ce sourire éclairait toute la rue, la rue de l’Odéon, la rue d’Adrienne Monnier.

 

 

 

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Bibliographie :
- Jacques Prévert : Oeuvres Complètes tome I et II, édition présentée, établie et annotée par Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, Gallimard, La Pléiade, 1996.

- Laure Murat : Passage de l'Odéon Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l'entre-deux-guerres, Fayard, 2003 - Gallimard collection Folio, 2005.

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