Biographie de Sapho de Lesbos

d'après

Alcée-Sapho texte établi et traduit par Théodore Reinach membre de l'Institut avec la collaboration de Aimé Puech membre de l'Institut - 1ère éd. 1937 - cinquième tirage 1989 -
© Les Belles Lettres

 
Saphisme.com entoile ci-dessous les pages 3-4 "le milieu" emprunté à la biographie d'Alcée suivie des pages 161 à 176 décrivant la biographie de Sapho par Aimé Puech. J'ai choisi le sous titre "Notice de Suidas et fragment d'Oxyrinchus" qui correspond à l'introduction de la biographie saphique telle que présentée dans l'ouvrage de l'édition des Belles Lettres.

ALCEE

SAPHO

Par Théodore Reinach et Aimé Puech

-éditions Les Belles Lettres-

I) §a- BIOGRAPHIE DE SAPHO :

II) LA POESIE LESBIENNE

III) L'HISTOIRE DU TEXTE DE SAPHO DANS L'ANTIQUITE

 
	  

Le milieu :

L’île de Lesbos, qui barre l’entrée du golfe d’Adramytte, au sud de la Troade, en face des contre-forts de l’Ida, a été colonisée de bonne heure par une population éolienne. Laissons les textes hittites, qui, s’ils ont été bien interprétés, nous la montrent aux mains des Achéens, dès le XIVe siècle avant notre ère . Lorsque se produit le grand mouvement de dispersion auquel donne lieu l’invasion dorienne, des bandes d’émigrés, partis de la Grèce centrale et septentrionale, s’établirent sur la côte d’Asie depuis l’Hellespont jusqu’à la région de Smyrne, et Lesbos se trouva dans leur domaine . La tradition mettait à la tête de ceux qui avaient pris possession de l’île –antérieurement à l’occupation de la côte asiatique – un fils bâtard d’Oreste, Penthilos ; et la famille des Penthilides y resta toujours au premier rang.
Lesbos avait plusieurs cités : sur la rive qui regarde l’Asie, Méthymne au nord, et Mytilène vers le sud ; sur le golfe qui, au sud-ouest, entre profondément dans ses terres et la partage presque en deux, Pyrrha et Arisba ; au-dessus de ce golfe, sur la côte Ouest, Erésos, sur la côte septentrionale, Antissa. Les deux principales étaient Mytilène et Méthymne. La terre était fertile, particulièrement en vignobles, qui formaient de grands domaines, aux mains d’une aristocratie orgueilleuse et, nous allons le voir, turbulente.
Héraclite du Pont a défini le caractère des Éoliens, en disant qu’il est fier, fastueux, et même un peu vaniteux, comme le prouve leur goût pour l’élevage des chevaux, et leur large hospitalité ; mais qu’il est sans malice, et tout au contraire exalté et confiant. C’est pourquoi, ajoute-t-il, leur penchant les porte à la boisson, à l’amour, et d’une manière générale, à une grande liberté de mœurs. Epris d’une vie de plaisir, ils avaient besoin d’être riches. Les Mytiléniens ont cherché fortune jusqu’au delà de l’Hellespont, jusqu’à la bouche de l’Hèbre . Leur amour du lucre et de l’aventure les a conduits fréquemment en Egypte. Ils furent les seuls des Eoliens, dit Hérodote, qui profitèrent des avantages concédés par Amasis à l’entrepôt de Naucratis . Leur expansion du côté de la Troade les mit en conflit avec les Athéniens, quand ceux-ci voulurent occuper Sigée .
Ces hommes sensuels et véhéments ne pouvaient échapper aux luttes politiques qui ont déchiré la Grèce, particulièrement à la fin du VIIe siècle et au VIe, quand un peu partout tendit à s’établir, avec plus ou moins de succès, le régime de la tyrannie. A Lesbos, comme ailleurs, l’aristocratie se vit menacée. Sans doute vers 612 un premier ambitieux, Mélanchros, réussit à prendre le pouvoir. Il fut renversé par Pittacos, avec le concours, nous dit Diogène Laërce , des frères d’Alcée. Un second tyran, Myrsilos, le remplaça bientôt. Une première tentative dirigée contre lui et à laquelle Alcée lui-même s’était associé, échoua . Mais un second complot réussit, et le poète lui-même a chanté la mort de Myrsilos, avec une joie féroce, dans un fragment célèbre. (frgt 55 « Maintenant il nous faut l’ivresse ; il faut que chacun boive malgré lui puisque Myrsile est bien mort ! » )
Les grandes familles que nous voyons au premier plan, pendant cette période de troubles, sont, avec celle des Penthilides, celle des Cléanacdites, celle des Archéanactides, celle d’Alcée lui-même, dont nous ignorons le gentilice. L’homme supérieur, à qui Mytilène dut de rentrer dans la paix, fut certainement, malgré tout le mal qu’Alcée a dit de lui, ce Pittacos, qui a pris place dans la liste traditionnelle des Sept Sages. Né sans doute d’une famille assez humble, peut-être même mêlée de sang thrace, il sut épouser une Penthilide , et ajouter le prestige de cette alliance à l’autorité que lui donnaient son caractère et ses talents. Il avait montré son caractère et ses talents. Il avait montré sa vaillance dans la guerre contre les Athéniens, où il avait triomphé, grâce à une ruse restée fameuse, de leur général Phrynon . Fatigué des tyrans, fatigués des aristocrates, les Mytiléniens eurent finalement la sagesse de lui confier, sous le titre d’aesymnète , des pouvoirs dictatoriaux, qu’il conserva dix ans, après lesquels il rentra dans la vie privée, reçut du peuple en récompense un domaine, et survécut encore dix ans. Le début de son gouvernement se place sans doute en 595.
Aristote dit que, tout en promulguant des lois nouvelles, il ne changea pas la constitution. Il semble avoir été, comme Solon, un homme d’esprit pondéré, et dénué d’ambition personnelle. Parmi les mesures qu’il crut devoir prendre, il en est une qui présente un intérêt particulier par rapport à Alcée, dont les poèmes célèbrent si souvent le vin : il fit de l’ivresse, en cas de crime ou délit commis sous son influence, une circonstance aggravante.
Pittacos, sa tâche terminée, proclama une amnistie. Les bannis purent rentrer dans leur patrie, et Mytilène retrouva la tranquillité par la concorde.

Notice de Suidas et fragment d'Oxyrhynchus :

Strabon (XIII, 2, p. 617), en parlant des hommes illustres qu’a produits la principale ville de Lesbos, Mytilène, commence par citer Pittacos et Alcée. Il continue en disant : « A la même époque a vécu Sapho, qui fut un être extraordinaire, car il n’est pas à notre connaissance, qu’en aucun temps, si loin qu’on puisse remonter, il ait paru aucune autre femme capable de rivaliser avec elle, si peu que ce fût, en matière de poésie. »
Autour de cette femme, parvenue à une si grande renommée, alors que la femme grecque, sauf de rares exceptions, vivait enclose dans le gynécée et fuyait le bruit, la légende s’est développée de bonne heure. Elle s’était déjà depuis longtemps emparée d’elle quand le péripatéticien Chaméléon, vers la fin du IVe siècle, écrivit sa biographie, où il lui prête un échange de couplets amoureux avec Anacréon, malgré la chronologie . Nous ne connaissons d’ailleurs l’œuvre de Chaméléon que par le témoignage d’Athénée. Des fragments de biographies analogues nous ont été apportés par le papyrus n° 1800 du recueil d’Oxyrhynchus, t. XV. Suidas, dont nous ne possédons pas l’article sur Alcée, a résumé dans celui qui est relatif à Sapho les données de ces traditions dont il a subsisté des traces chez d’autres écrivains antérieurs, par exemple dans la XVe Héroïde d’Ovide (Lettre de Sapho à Phaon) et dans la XVIIIe dissertation de Maxime de Tyr. Passons en revue ces données et examinons-en la valeur. Le procédé le plus simple est de reproduire d’abord intégralement la notice de Suidas, et d’en faire ensuite la critique.
Voici cette notice :

 

« Sapho, fille de Simon, - ou, selon d’autres, d’Eunominos, ou d’Eurygios , ou d’Ekrytos, ou de Sêmos, ou de Kamon, ou d’Etarchos, ou de Skamandrônymos, - avait pour mère Kléis ; elle était native d’Erésos dans l’île de Lesbos. Poétesse lyrique, elle florissait vers la 42e olympiade (612-609 av. J.-C.), où vécurent aussi Alcée, Stésichore et Pittacos. Elle eut trois frères : Larichos, Charaxos, Eurygios . Elle épousa Kerkylas , homme très riche, venu d’Andros, et en eut une fille qui reçut le nom de Kléis. Elle eut trois compagnes ou amies : Atthis, Télésippa, Mégara ; la calomnie a incriminé leurs rapports. Ses élèves furent Anactoria de Milet, Gongyla de Colophon, Eunica de Salamine. Elle écrivit 9 livres de chants lyriques, et inventa, la première, le plectre . Elle composa aussi des épigrammes, des vers élégiaques, des iambes et des monodies. »


On peut comparer cette notice d’abord au fragment biographique que donne le papyrus d’Oxyrhynchus, et qui est ainsi conçu :

« Sur Sap]ho. [Sapho, par sa famille] était Les[bienne, de la ville de Mit]ylène ; [elle avait pour père Skam]andrôny[mos ; en fait de frères], elle en eut trois [Er]i[gyos et La]richos, et leur aî[né Char]axos, qui s’en alla e[n Egypte], et pour une certaine Dôricha…. Il dépensa la plus grande partie de sa fortune. Larichos [le plus jeune] fut son préféré. Elle eut une fille, Kléis, qui portait le nom de sa mère. Elle a été critiqué par certains comme déréglée et éprise des femmes ; elle était, dit-on, d’un physique vilain et fort laide, car elle avait le teint sombre et était de taille très petite….. »


Ce qui suit ne se prête plus à une traduction continue ; l’autorité de Chaméléon y est invoquée ; il y est dit que Sapho écrivit en éolien ; qu’elle composa des poèmes lyriques et des élégies.
Examinons chacun de ces points, en laissant provisoirement de côté ce qui concerne l’œuvre de Sapho.

1. Sa patrie.

On vient de voir que le papyrus désigne Mytilène et Suidas Erésos. Hérodote (II, 134-5), en contant l’histoire de son frère, la fait, lui aussi, mytilénienne, et c’était, semble-t-il, la tradition commune . Erésos est indiquée, avant Suidas, par Dioscodire dans une épigramme de l’Anthologie Palatine (VII, 47), et par des monnaies. On peut être tenté de dire qu’il est plus naturel qu’une confusion se soit produite entre Erésos et la ville la plus importante de Lesbos qu’on ne comprendrait la mention d’Erésos si l’origine mytilénienne était sûrement établie. Mais peut-être aussi, la famille, établie à Mytilène, y était-elle venue un jour d’Erésos.

Son nom.

Je conserve l’orthographe française traditionnelle. Mais le nom authentique était Psapphô, au témoignage de la poétesse elle-même et de monnaies mytiléniennes. Des monnaies d’Erésos ont la forme simplifiée Sapphô, qui est devenue en grec la forme la plus commune, et a abouti finalement à Saphphô, puis Saphô.


2. Ses parents.

Dans le grand nombre de noms qui sont cités pour celui de son père, le plus autorisé semble être celui qui est donné par Hérodote (II, 135) : Skamandrônymos ; c’est un nom qui trouve son explication dans les rapports que les Lesbiens de cette époque eurent avec la Troade. Un autre de ceux que donne Suidas, Kamon, représente probablement Scamon, c’est-à-dire un diminutif familier de Skamandronyme. Le nom de Kléis, donné par Suidas pour sa mère, se retrouve aussi dans une épigramme citée dans les scholies de Pindare (t. I, p. 10 de l’édition Drachmann). Selon le témoignage d’Ovide (Hér., XV, 61-2), Sapho aurait perdu son père à l’âge de six ans.
Nous sommes assez bien informés sur deux de ses frères, et ce que nous savons d’eux garantit que la famille appartenait à l’aristocratie de Mytilène. Eurygios est moins connu que les deux autres dont Sappho elle-même parlait dans ses vers. Elle louait Larichos, nous dit Athénée (425 A), parce qu’il faisait fonction d’échanson au prytanée de Mytilène. Ce détail nous révèle que la famille tenait un bon rang dans la cité. Ce qui nous est raconté de l’aîné, Charaxos, lui fait moins d’honneur, mais atteste qu’il était riche. Il s’amouracha en Egypte, à Naucratis, d’une courtisane et gaspilla pour elle sa fortune. Cette courtisane s’appelait Dôricha, nous le savons par Sapho elle-même et c’est à tort qu’Hérodote (loc. cit.) l’a confondue avec la fameuse Rhodôpis, qui vécut sous Amasis à une époque plus récente.


3. Son mariage.

Le mariage de Sapho a été souvent mis en doute. On a soutenu que le nom de Kerkôlas et celui de l’île d’Andros, d’où il aurait été originaire, trahiraient, par tel ou tel jeu de mots de mauvais goût auxquels ils se prêtaient, une origine suspecte : le mariage de Sapho aurait été imaginé par quelque poète comique d’Athènes. Il est certain – et nous en verrons tout à l’heure des preuves – que la comédie attique a contribué pour une forte part à enrichir la légende de Sapho. Toutefois, la tradition qui attribue à Sapho une fille, nommée Kléis, comme sa grand’mère, sans pouvoir être considérée comme certaine, est assez fortement appuyée.

« J’ai une fille, dont la beauté est pareille à celle d’un bouton de fleur doré, ma Kléis adorée, que <je n’échangerais pas> pour toute la Lydie ni pour l’aimable… »

Il n’y a guère de doute que païs dans ce fragment ne signifie véritablement fille, mais pour être assurés qu’il s’agit d’une fille de Sapho, nous devrions l’être d’abord que celle-ci y parlait en son propre nom. Ce qui le rend d’ailleurs probable, c’est que Maxime de Tyr cite deux autres vers , en disant que la poétesse y parle à sa fille (Thugatri), et, comme Maxime de Tyr pouvait lire la pièce entière d’où il tirait ces deux vers, son témoignage doit être pris en considération.


4. Son époque.

Alcée et Sapho sont contemporains, et, si la légende peut avoir imaginé la proposition d’amour que le poète aurait faite à la poétesse et qu’elle aurait repoussée , il reste certain qu’un vers d’Alcée s’est conservé qui lui était adressé. Eusèbe place l’acmé de l’un et de l’autre en la seconde année de la 45e olympiade (= 600-599). Il en résulte – sous réserve de l’incertitude où nous sommes du principe qui servait à déterminer l’acmé – que Sapho a dû naître vers 640 au plus tard. Il est impossible de dire lequel, d’elle ou d’Alcée, était le plus âgé. Athénée (635 E) affirme, d’après Ménechme de Sicyône, qu’elle était antérieure à Anacréon. Ailleurs, le même Athénée (599 C) la dit contemporaine du père de Crésus (Alyatte, 617-560). Si Hérodote avait eu raison (loc. cit.) d’identifier avec la fameuse Rhodôpsis la courtisane aimée par Charaxos, le séjour du frère de Sapho en Egypte se placerait seulement sous Amasis (570-526). Mais nous pensons qu’Hérodote s’est trompé.


5. Son exil.

Le marbre de Paros (époque 36, entre 603 et 591 av. J.-C.) porte ceci :

« Depuis l’époque où Sappho s’embarqua pour la Sicile, exilée, il s’est passé (334) ans ; était archonte à Athènes Critias l’ancien ; à Syracuse, le pouvoir était aux mains des Gamoroi ».

Ce calcul donnerait pour l’exil de Sapho la date de 598. Bien que rien n’indique que la poétesse ait été mêlée personnellement aux luttes politiques où Alcée prit part avec tant d’ardeur, il n’est pas impossible, puisqu’elle était d’une famille aristocratique, qu’elle ait été comprise dans quelque mesure générale de bannissement. D’un autre côté, on est tenté de penser que la fameuse statue de Sapho par Silanion, qui se trouvait à Syracuse et qui fut ravie par Verrès , n’était pas sans relation avec le souvenir du séjour qu’avait fait la poétesse en Sicile. Il n’y a donc pas de raison bien sérieuse de mettre en doute l’affirmation du marbre de Paros. Mais nous ignorons quel âge avait Sapho quand elle fut bannie.
Un ou deux fragments, - si Sapho s’y exprimait en son nom, - peuvent faire croire qu’elle vécut assez âgée ; car ils contiennent des plaintes sur les inconvénients de la vieillesse .

6. Inventions attribuées à Sapho.

On a vu que Suidas attribue à Sapho l’invention du plectre, c’est-à-dire du petit archet, de métal ou d’ivoire, avec lequel on touchait les cordes de la lyre et des instruments analogues. Il y a là certainement une confusion, probablement avec l’instrument qui portait le nom de pectis ; si l’on se réfère à ce que disait Ménechme de Sicyône dans son traité sur les artistes (en tois peri … techniton, Athénée, 635) Aristoxène (Plutarque, de Musica 1136 D) lui attribuait l’invention du mode mixolydien. Il est difficile de dire s’il s’agissait d’une invention proprement dite, ou si Sapho fut seulement celle qui a donné ses caractères essentiels à ce mode et en a popularisé l’emploi.


7. Le physique de Sapho.

D’autres témoignages s’ajoutent à celui de la biographie d’Oxyrhynchus pour affirmer que Sapho n’eut point de beauté. Ils s’accordent pour la dire petite et noiraude. La grâce et le charme pouvaient corriger le manque de prestance et le défaut du teint. Voici comment Théodore Reinach a vu Sapho : « Elle était », a-t-il dit , « une petite femme brune, vive, de belle humeur et de franc parler, tressaillant à toutes les émotions de la nature et du cœur, malicieuse avec grâce, aimante avec fougue, de plus poétesse inspirée, musicienne accomplie et novatrice. »


8. Ses amies, ses élèves, ses mœurs.

Le portrait physique et moral, esquissé dans ces quelques lignes, est probablement aussi juste qu’il est expressif. Mais ce qui est particulièrement difficile pour nous, c’est de nous représenter quel genre de vie fut celui de Sapho à Mytilène, et quelle fut au juste la nature des relations qu’elle entretint avec les jeunes femmes ou les jeunes filles dont les noms charmants parent ses vers. Il n’est pas douteux qu’il ne faille rejeter avec dédain les interprétations obscènes qui proviennent de la comédie attique ou de sources analogues. Mais les mœurs grecques, au VIIe et au VIe siècles, étaient singulièrement différentes des nôtres. Elles admettaient sans désapprobation bien des choses qui sont pour nous plus que choquantes. On ne comprend que les sentiments qu’on est capable d’éprouver à quelque degré. La disparition de certains modes de vie fait s’évanouir en même temps les sentiments qui en dérivaient. Il n’y pas la plus légère trace de grossièreté dans les vers exquis de Sapho. Faut-il pour cela exclure de sa poésie tout élément sensuel ? et ne risquons-nous pas, en voulant l’épurer exagérément, pour satisfaire à nos propres exigences, de rendre inintelligible ou même ridicule cette ardeur unique de passion qui échauffe ses plus belles pièces et que le Pseudo-Longin a si bien définie à propos de celle qu’il cite ?

Etablissons d’abord quelques faits qui sont propres à décharger Sapho de certaines imputations par trop basses, qui ne lui ont pas été épargnées dès l’antiquité, puisque Nymphodore (Athénée 596 F) et d’autres à sa suite, avaient cru, pour l’en préserver, devoir distinguer deux Sapho, l’une de Mytilène, l’autre d’Erésos, l’une, poétesse, et l’autre, courtisane . Le ton avec lequel Alcée parle à Sapho, - quel que fût d’ailleurs l’objet du poème dont le vers conservé faisait partie – « Pure Sapho, aux tresses violettes », - suffit à prouver qu’à Mytilène, loin d’être mal famée, elle était entourée de considération et de respect. Dans les vers cités par Maxime de Tyr où elle s’adressait à sa fille elle appelle elle-même sa maison « une maison de servantes des Muses ». Après avoir nommé trois de ses amies, - dont il empruntait certainement les noms à ses vers - , Suidas nomme d’autres jeunes filles, qu’il qualifie de ses disciples. Il se peut que cette distinction soit factice, mais il faut retenir que Sapho formait des élèves, et cela est en accord avec la qualification qu’elle donne à sa maison. Elle enseignait donc la musique et la poésie, comme faisaient encore à Lesbos d’autres femmes qui furent ses concurrentes, par exemple, Andromède et Gorgo que nomme Maxime de Tyr . On peut suposer assez légitimement que ces écoles ou, comme l’a dit Th. Reinach, « ces conservations de musique ou de déclamation », avaient pris une forme analogue à celle qu’eurent plus tard les écoles de philosophie, celle d’une sorte de thiase, de groupement religieux placé sous le patronage d’Aphrodite ou des Muses. « L’étroite et tendre intimité » qui unissait ainsi « des jeunes filles de bonne naissance entre elles et avec leurs dirigeantes », a trouvé une expression passionnée dans les poésies de Sapho. Maxime de Tyr, en forçant peut-être un peu un rapprochement qui n’est cependant pas sans justesse, a comparé l’influence que Sapho pouvait exercer ainsi autour d’elle, à celle qu’à plus tard exercée Socrate : « L’amour, tel que l’a compris la poétesse de Lesbos, - s’il est permis de conclure d’une époque plus récente à des faits plus anciens, - n’est pas autre chose que l’art d’amour de Socrate. Tous deux me semblent avoir pratiqué l’amitié en même sorte, elle envers les femmes, lui envers les hommes. L’un et l’autre déclarent qu’ils aiment beaucoup d’objets, qu’ils sont captivés par tout ce qui est beau. Ce que furent pour lui Alcibiade, Charmide, Phèdre, telles furent pour la Lesbienne Gurinna, Athis, Anactoria . De même, comme Socrate eut pour concurrents dans son enseignement Prodicos, Gorgias, Thrasymaque, Protagoras, ainsi Sappho eut Gorgo et Andromède ; tantôt elle les invective ; tantôt elle les interroge et les poursuit de son ironie, exactement à la manière de Socrate » La conception large et élevée que les Grecs se sont toujours faite de la musique et de la poésie permet de croire que Maxime ne se trompait pas tout à fait en pensant que Sapho pouvait donner à son enseignement un tour qui impliquait quelque chose de plus qu’une instruction étroitement technique. La sensibilité féminine permet de comprendre assez aisément ce qu’un tel commerce entre maîtresse et élèves entraînait de confidences, de préférences, de jalousies, de joies et de chagrins multipliés par l’imagination, et, à propos, « de certaines paroles de feu et de fièvre », échappées à Sapho, Th. Reinach a pu se croire en droit d’évoquer comme termes de comparaison certains mots de Mme de Sévigné à Mme de Grignan. Mais le rapprochement institué par Maxime nous oblige à nous souvenir aussi du Banquet de Platon et du rôle que joue, dans l’amour philosophique même, l’attrait inspiré par la beauté physique. Il ne faut pas négliger d’apercevoir, dans le sentiment de Sapho comme dans celui de Socrate, ce qui est le spécifique et le plus conforme à l’esprit grec.
Il n’est donc pas surprenant qu’avant la voix de Maxime ou à côté d’elle nous en entendions une autre assez différente. C’est celle d’Horace (Ode II, 13) évoquant dans l’Orcus : « Sapho sur sa lyre éolienne, chantant ses plaintes au sujet des jeunes filles, ses compatriotes ». C’est celle d’Ovide (Héroïde, XV, 17, 19), faisant interpeller par Sapho Anactoria, Cydnô, Athis « et cent autres que j’ai aimées – non sans donner prise au soupçon », ou « les filles de Lesbos dont ma lyre éolienne a chanté les noms, filles de Lesbos que j’ai aimées au point d’y perdre mon bon renom » (ibid. 200-201). C’est le même Ovide disant ailleurs : « Qu’à donc appris aux jeunes filles de Lesbos Sapho, sinon l’amour » (Tristes, II, 365) ?


9. La légende de Phaon et celle du Saut de Leucade.

Nous avons essayé, sans aucune pensée d’apologie, de retracer de Sapho une image équitable et conforme à la vérité historique. Ce n’est plus de l’histoire, mais de la pure légende que la double tradition de son amour pour Phaon, et de son suicide au Saut de Leucade. « L’île de Leucade », dit Strabon (X, p. 452), possède également le temple d’Apollon Leucatas et le Saut qui est censé guérir les amants. Comme le dit quelque part Ménandre : C’est de là, dit-on que Sapho, la première, - poursuivant le trop orgueilleux Phaon – d’un amour furieux, se jeta du sommet de la roche visible au loin. – Mais, selon ta prière, ô Roi souverain… Ainsi Ménandre rapporte que Sapho fut la première à faire ce saut ; d’autres, plus savants antiquaires, attribuent la priorité à Képhalos, fis de Deioneus, épris de Ptérélas. » Ceux qui, à la suite de Nymphodore, ont voulu admettre deux Sapho, ont généralement attribué l’amour pour Phaon et ses conséquences à la courtisane . Il est probable que Phaon ne fut point un être réel, contemporain de Sapho, mais une figure mythologique (une étoile ?) du cortège d’Aphrodite. C’est en tout cas avec Aphrodite qu’il est mis d’ordinaire en relation, par exemple, par Paléphate, qui en fait un vieil et honnête marinier, un passeur, à qui Aphrodite se présenta sous l’aspect d’une vieille femme, en lui demandant de la prendre dans son bateau ; il y consentit, et n’exigea aucun salaire ; pour le récompenser, la déesse le transforma en un beau jeune homme . De quand date cette légende ? Nous l’ignorons, mais au Ve siècle déjà, le poète comique Cratinos connaissait un Phaon, dont Aphrodite s’éprenait, et qu’elle traitait, selon lui, assez étrangement.
Paléphate termine en disant : « Ce Phaon est celui dont Sapho a souvent parlé, dans les vers où elle a chanté son amour pour lui ». Mais Paléphate lui-même est assez loin d’être un bon garant, et son livre ne nous a pas été transmis par une tradition très sûre. Il est assez séduisant de penser que Sapho avait quelque part mentionné Phaon, mais nullement pour lui exprimer son amour, et que la légende a trouvé dans cette mention, mal interprétée, un appui sans doute bien fragile.


10. la réputation de Sapho. Son iconographie.

Si la réputation morale de Sapho a subi plus d’une atteinte, sa réputation littéraire est toujours demeurée hors de pair. La première allusion probable que nous trouvions à l’une de ses œuvres dans la littérature postérieure, est dans le recueil de Théognis, où le couplet 1017-1022 semble, au début, directement inspiré de cette fameuse ode seconde du livre Ier dont ceux qui ont voulu après elle décrire les symptômes physiques de l’amour n’ont pu que reproduire les traits. Une de ses plus belles images a été imitée par Bacchylide, dans son Ode VIII (27). A Athènes, l’admiration pour elle fut très vive de très bonne heure. Selon une anecdote contée par Elien (Stobée, XXIX, 58) Solon aurait éprouvé tant d’enthousiasme, lorsqu’un de ses neveux, dans un festin, lui fit entendre une chanson de Sapho, qu’il le pria de la lui apprendre, pour la savoir au moins « avant de mourir ». Platon a parlé de Sapho sur un ton de sympathie enjouée (Phèdre, 235, B). La légende de Sapho est due pour une bonne part, nous l’avons vu, à la comédie attique. Le souvenir est encore venu jusqu’à nous d’un assez bon nombre de pièces dont elle était l’héroïne : une d’Antiphane, où l’auteur l’a montrait « proposant des énigmes » (Athénée, X, 450 E) ; une d’Ephippos (Athénée, XIII, 572 C) ; une de Timoclès (Athénée, VIII, 399 C) ; une de Diphile, où sans souci de vraisemblance, elle avait pour amants Archiloque et Hipponax (Athénée, XIII, 599 D).
A l’époque hellénistique et romaine, la gloire de Sapho se maintint intacte. L’Anthologie palatine est pleine d’épigrammes en son honneur, et ce fut une banalité que de l’appeler la dixième Muse. Catulle a imité la seconde ode. Ovide a écrit cette XVe Héroïde qui dénote une connaissance précise de l’œuvre de Sapho, et aussi celle d’une biographie légendaire. A la même époque Denys d’Halicarnasse a eu l’heureuse inspiration de citer intégralement la première ode, et, sans doute au IIIe siècle, l’auteur du Traité du Sublime, celle de commenter un long morceau de la seconde. Plutarque parle, en la désapprouvant d’ailleurs, de la coutume de chanter dans les banquets les poèmes de Sapho .
L’iconographie confirme ce que la tradition littéraire nous apprend. Sapho y occupe une place privilégiée entre tous les écrivains grecs. Elle apparaît assez fréquemment sur les peintures des vases ; la plus célèbre de ces représentations est celle du cratère de Munich, où elle est mise en présence d’Alcée . Nous avons déjà mentionné les monnaies de Mytilène ou d’Erésos , ainsi que la statue de bronze de Silanion. Une autre statue lui a été probablement élevée aussi à Pergame, et c’est peut-être la même qui fut transportée à Constantinople, et que Christodore décrit dans son ecphrasis (69-71) .


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