Les poésies saphiques de Rilke ou Sappho, Éranna et Alcée

chez le poète "autrichien" Rainer Maria Rilke

(Prague 1875- sanatorium de Valmont, Montreux - 1926)

 

 

Table

 


Essai biographique (en travaux)

Eranna ou Erinna est l'une des neuf poétesses des temps archaïques dont on ne sait rien. Renée Vivien consacra à ces neuf poétesses dont Sappho et Erinna deux ouvrages : Les Khitarèdes, Traduction nouvelle avec le texte grec, (Lemerre, 1904) et Sapho et huit poétesses grecques, (Lemerre, 1909), livres consultés par le poète Rilke.

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ERANNA À SAPPHO

Tes lancers sont puissants, ô farouche championne :
Comme un javelot parmi autres choses,
J’étais parmi les miens, tranquille. Ta musique
M’a projeté au loin. Je ne sais où je suis.
Personne ne pourra me ramener.

Mes sœurs songent à moi tout en tissant leur toile,
Et la maison est plein de pas familiers.
Moi seule je suis loin et ne m’appartiens plus,
Et je frémis comme frémis une prière ;
Car la belle déesse au centre de ses mythes,
Alimente son feu au foyer de ma vie.

Nouveaux Poèmes [I] traduit de l'allemand par Dominique Iehl

Œuvres poétiques et théâtrales de Rilke © nrf Gallimard p. 363.

 

NOTE DE L’ÉDITION DE LA PLÉIADE :

Ecrit à Meudon, durant l’hiver de 1905-1906.
Eranna — la forme du nom est Érinne — est une poétesse qui aurait fait partie du cercle de Sappho (v. 625 – 580 av. J.-C.) à Lesbos. La légende dit qu’Érinne serait morte d’amour malheureux pour sa maîtresse à l’âge de dix-neuf ans. L’orthographe choisie par Rilke fait d’elle « une bien-aimée » (d’après l’adjectif erannós), devenue étrangère aux siens et à elle-même par la puissance de Sappho — on songe aux vers de Baudelaire dans « Lesbos » : « De la mâle Sappho, l’amante et le poète/ Plus belle que Vénus » (Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 151). A l’époque où Rilke rédigea ses poèmes sur Sappho et Eranna la philologie classique situait encore Eranna au VIe siècle av. J.-C. Aujourd’hui, on la situe non plus à Lesbos, mais à Télos, au IVe siècle av. J.-C.
Rilke, qui n’avait pas fait de grec au lycée, a commencé à lire des œuvres grecques (notamment Œdipe roi de Sophocle et l’Orestie d’Eschyle) lors de son séjour à Berlin de 1905 (voir la lettre du 15 juillet 1905 à Clara). Selon Hellmuth Himmel (« Rilke und Sappho », Zeitschrift für deutsche Philologie, t. LXXXI, 1962, p. 472-496), c’est Karl von der Heydt qui aurait attiré son attention sur la poétesse Sappho. Il existe d’autre part un célèbre poème d’Eduard Mörike (1804-1875) intitulé « Erinna à Sappho » (1863). Le nom de Sappho apparaît encore dans Les Carnets de Malte Laurids Brigge (Œuvres en prose, Bibl. de La Pléiade, p. 570) dans le contexte des « grandes amantes » (comme Gaspara Stampa, la religieuse portugaise ou Bettina Brentano).

I. Dans l’évocation de la « belle déesse », c’est-à-dire Aphrodite, Rilke a peut-être recours à l’un des fragments de Sappho, dans lequel une fille, « assaillie par Kypris » (Aphrodite), n’est plus capable de « travailler à son métier de tissage ».


 

 

SAPPHO À ERANNA

En toi j'installerai l'inquiétude,
et je t'agiterai, bâton ceint de feuillage.
A l'instar de la mort je te pénétrerai
et je te répandrai à l'instar de la tombe
en faisant don de toi à l'ensemble des choses.

 

Nouveaux Poèmes [I] traduit de l'allemand par Dominique Iehl.

NOTES DE L’ÉDITION DE LA PLÉIADE :

Ecrit à Meudon, durant l’hiver de 1905-1906.
Dans Les Carnets de Malte Laurids Brigge (Œuvres en prose, Bibl. de La Pléiade, p. 591), Sappho apparaît comme « cette petite silhouette, toute tendue vers l’infini, celle à laquelle (selon Galien) tous pensaient quand ils parlaient de la « poétesse » ».

2. Contrairement à l’interprétation qui y voit une allusion à l’image chrétienne de « la vigne et des sarments », symbole de l’unité indissociable (Stahl, p. 199), il s’agit ici, à l’évidence du thyrse, bâton ceint de sarments et de lierre agité par les Bacchantes. Bradley, p. 28, renvoie en outre au poème en prose « Le Thyrse » (à Franz Litz) de Baudelaire (Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. I, p. 335). Le sentiment d’amour naissant d’Eranna sera l’instrument (le bâton) de la création poétique.
3. Eranna préfigure les amantes mortes de la Ire des Élégies de Duino.


Alkaïos est le nom grec du poète de Lesbos contemporain de Sappho, Alcée. Pour mieux appréhender ce poème lire la page saphique.

SAPPHO À ALKAÏOS

[Fragment]

Et qu’aurais-tu donc à me dire,
et comment pourrais-tu t’adresser à mon âme,
lorsque tes yeux restent fermés devant des choses
toutes proches, qu’on n’a jamais dites ? Vois-tu,

homme, le fait de célébrer ces choses
nous entraîna très loin et jusque dans la gloire.
J’ose à peine penser que puis s’étioler
parmi vous la douceur de nos virginités
que nous avons, moi l’initiée et aussi celles
qui le sont avec moi, avec l’aide d’un dieu
gardées pures, au point que pareille au verger
plein de pommes, la nuit, Mytilène embaumait
Du parfum qu’exhalaient nos seins en train de croître —.

Oui ce sont bien les seins que tu n’as pas choisis
comme pour en tresser des guirlandes de fruits,
toi, triste prétendant qui détournes ta face,
Va-t’en et laisse-moi, pour que vienne à ma lyre
Ce que tu chasses loin de toi. Car tout se dresse.

Et ce dieu n’est pas fait pour le soutien d’un couple,
mais lorsqu’il passe à travers l’être solitaire
- - - - - - - - -

Nouveaux Poèmes [I] traduit de l'allemand par Dominique Iehl.

Œuvres poétiques et théâtrales de Rilke © nrf Gallimard p. 363.

NOTES DE L’ÉDITION DE LA PLÉIADE :

Ecrit à Paris le 24 juillet 1907. Ce poème est en fait le dernier rédigé pour la première partie des Nouveaux poèmes.
Rilke envoie le poème à Clara, le 25 juillet 1907, accompagné du commentaire suivant : « Alcée était un poète qui, sur un vase antique, se tient tête baissée, devant Sappho, la lyre dans les mains, et on sait qu’il lui a dit : « Tisserande d’obscurité, toi pure avec le sourire de miel, des paroles se pressent contre mes lèvres, mais une pudeur me retient.» À quoi Sappho aurait répondu : « Si dans ton for intérieur tu désirais des choses belles et nobles et si ta langue n’était porteuse de bassesses, tu n’aurais pas baissé tes yeux de honte et tu aurais parlé comme il faut. » » L’étonnante traduction — « tisserande d’obscurité » — pour : « tresser des cheveux de couleur violette » — s’explique probablement par l’utilisation maladroite d’un dictionnaire grec. Rilke complète le fragment à sa manière. Le vase auquel il fait allusion est un kalathos sicilien de la Glypothèque de Munich.
Alkïos (Alcée) est un poète du VIIe siècle av. J.-C., originaire de Mytilène. Il est à l’origine de la strophe alcaïque. Contrairement à la tradition du classicisme allemand (Klopstock, Hölderlin) — lequel utilise surtout les formes alcaïques et asclépiade), Rilke n’a pas tenté d’imiter la forme antique.
4. Si les deux poèmes précédents tiennent plus de la légende que de la vérité philologique, Rilke s’appuie ici sur une solide connaissance des documents iconographiques et philologiques qui étaient à sa disposition : le 18 avril 1907, il remercie Ellen Key de lui avoir fourni des indications bibliographiques sur Sappho — en l’espèce, les ouvrages de Renée Vivien, Sappho, traduction nouvelle avec le texte grec (Paris, 1903), et de Paul Brandt, Sappho (Leipzig, 1905). Dans le livre de Brandt, deux fragments d’Alcée et de Sappho sont traités comme un seul poème sous forme de dialogue. Le sous-titre de Rilke — « Fragment », au singulier — s’explique ainsi. Il s’agit, en réalité, de deux fragments distincts, l’un d’Alcée (63 d) : « Vénérée Sappho, avec ta chevelure de violettes / et ton sourire de miel » l’autre de Sappho (149 d) « Je veux te dire quelque chose, mais / la pudeur me retient… / Si tu avais le désir de choses belles et nobles, / et si ta langue ne brassait pas le mal, / tu ne baisserais pas tes yeux, / mais tu dirais tes sentiments honorables. »
1. L’atmosphère de débauche du « Lesbos » de Baudelaire, dont la troisième strophe garde quelques traces, est loin : le dieu de Sappho n’est pas Éros, mais Apollon. Rilke reprendra, par antiphrase, la même idée centrale sur le IIIe des Sonnets à Orphée, I, v. 3-4.

 

 

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- Rilke : Œuvres et poétiques et théâtrales, édition publiée sous la direction de Gérald Stieg, avec la participation de Claude David pour les "oeuvres théâtrales", Gallimard, La Pléiade, 1997.

- Rilke : Œuvres en prose Récits et essais édition publiée sous la direction de Claude David avec la collaboration de Rémy Colombat, Bernard Lortholary et Claude Porcell, Gallimard, La Pléiade, 1993.

- MASSON, Jean-Yves. Sur une traduction imaginaire de Sappho. In : La Commotion des langues, revue Césure, n°11, p. 29-43.


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