Duo pour femmes, roman de René Roques (1957)   

 

Dans son Anthologie historique des lectures érotiques, Jean-Jacques Pauvert consacre une notice à cet auteur :

« Le pseudonyme René Roques cachait un honorable fonctionnaire français (des Douanes, je crois bien) piqué de la tarentule littéraire, qui signait de ce nom des romans plus ou moins libertins qu’il éditait et diffusait lui-même avec parfois un certain succès, dans un petit cercle de lecteurs, certes, mais tout de même. René Roques avait de l’imagination. Dans Secrets, il imagine une source dont l’eau a le pouvoir de faire lire dans les pensées d’autrui, et en tire quelques effets érotiques. »

Duo pour Femmes est un roman qui malgré de fréquentes et longues scènes érotiques sait tenir son lecteur en haleine et utilise un stratagème stylistique peu fréquent. Le roman est conté par trois personnages : Chantal qui répond à une annonce d’emploi, Jane la lesbienne et par « un homme ».

Voici la préface et le début du roman pour vous mettre dans le bain :

Ces femmes qu’on dit lesbiennes avaient depuis longtemps attiré ma curiosité de romancier – une curiosité un peu perverse, il faut le dire. Mais je n’imaginais pas que l’une d’elles m’offrirait le spectacle rare d’entrer en lutte avec l’homme, cet ennemi, à tout le moins, cet étranger, pour la possession d’une autre femme qu’ils convoitaient tous les deux, lui, avec la violence de son sexe ; elle avec ces moyens étranges des étranges amours féminines. Deux femmes et l’homme, cloués sur les pointes d’un triangle passionnel : trois êtres, trois désirs, trois corps. En tout trois romans. Chacun dira le sien.

 

Conté par
CHANTAL

J’étais arrivée ce matin d’août, le 13 exactement, un port-bonheur, assure-t-on. Quelques jours plus tôt, cette annonce, parue dans le Dépêche de Toulouse m’avait remplie d’espoir et de curiosité aussi – d’espoir parce que j’avais besoin absolument de travailler. Quant à ma curiosité, on va la comprendre...
« Demande jeune-fille 20-30 ans, diplôme baccalauréat, pour emploi institutrice privée. Un seul élève. Conditions à débattre. Important : Ni trop jolie, ni trop laide. Joindre photo. »
J’avais écrit. La réponse m’était revenue par courrier. Elle corroborait ce que j’avais toujours pensé de moi, à savoir que je n’étais ni laide, ni jolie, puisqu’on m’avait agréée.


(...)

Bien sûr notre héroïne vierge tombera amoureuse de Maxence mais ce beau jeune-homme la décevra très rapidement au point qu’elle ira rejoindre Jane qui assume sa liberté et son lesbianisme et qui la comblera. Le romancier par la voix de Jane explique le lesbianisme par un assouvissement clitoridien.... La lesbienne ne serait point une vaginale... !!! voilà une théorie bien simplificatrice !!! soit mesdames votre orgasme est clitoridien soit il est vaginal !!! c'est fromage ou dessert ! surtout pas les deux !

(...)

Quand je la rejoignis, elle dormait, la tête enfouie dans ses bras. Je n’avais pas sommeil. Etendue sur le dos, je laissai aller ma rêverie sans rien faire pour en abréger ou en modifier le parcours. J’aimais déjà cette étrange Chantal qui était venue dans ma chambre par dépit amoureux et que j’avais conquise aux amours féminines. Je l’aimais d’un sentiment qui échappaient aux formules. Elle était laide, tout au moins sans beauté. Le corps, il est vrai, rachetait le visage. Cependant, j’aimais autant le visage que le corps. Elle était un tout que j’avais accepté ainsi et sa laideur m’aurait manquée si quelque baguette magique l’en avait débarrassée. Nous autres, femmes, quand nous éliminons l’homme de notre vie, nous devenons une race à part. Il faut que j’en parle librement. Que ceux qui confondent volontiers ignorance et pudeur s’arrêtent là. Ce que j’ai à dire pourtant est imprimé dans cent ouvrages de vulgarisation traitant des problèmes sexuels.
A la base du désaccord physique entre l’homme et la femme, il y a une sorte d’anomalie anatomique. Du commencement à la fin de sa vie, l’homme est d’une simplicité sexuelle voisinant la barbarie. La femme, au contraire, est d’une complication, disons d’une géographie de la sensation qui fait que dans sa jeunesse, elle n’est apte qu’à une sorte d’excitation de surface que les médecins disent clitoridienne et qu’il faut attendre la défloration pour devenir sensible à une autre sorte d’excitation, celle-là, dans les profondeurs les plus intimes de son être et que les médecins disent vaginale. Mais que ce déplacement de l’excitabilité ne se fasse pas pour une raison ou une autre, la femme reste alors uniquement sensible à la surface de sa chair, ce qui revient à dire que la pénétration de l’homme la laisse indifférente, voire hostile.
J’étais ainsi. Je m’étais prêtée honnêtement à l’expérience du mâle. Mon mari ne m’avait apporté aucune sensation. J’avais pensé alors qu’il n’y avait pas entre nous accord de peau et j’avais pris un amant. Même déception. J’allais en prendre un autre, dans le piétinement de ma jeunesse impatiente, quand je connus autre chose. Je sais bien que cette autre chose, des personnes graves l’appellent un instinct sexuel dévié, une façon d’aimer illusoire et brève. Rien est pire ajoutent-elles, avec des hochements de tête réprobateurs, que les satisfactions incomplètes ou détournées. Détournées de l’homme, voilà ce qui les embête. Pour le reste, que l’on me laisse rire. Satisfaction incomplètes ? Qu’on en parle à Michèle, Andrée, Véronique, Adrienne, Zizi, Georgette. Et aussi à Chantal...

Duo pour femmes, René Roques p. 144-146

René Roques par la voix de Jane cite une chanson de Bilitis (p. 124) mais mieux encore des vers de Renée Vivien et nomme Sappho.

(...)

Deux femmes, cela peut-être aussi une chanson d’amour. Chanson, la plainte de Sappho, déchirée par l’absence de Mnasidica partie pour la lointaine Sardes. Chanson la joie d’aimer qui soulevait notre sein. Chanson encore, ce silence des enlacements heureux. Chanson aussi, les mots de Chantal pour mon âme amoureuse :
Je ne puis me lasser de ton visage. Tu es encore plus jolie, sans fard, les joues ruisselantes. Tu es une autre. Tu es Jane dans sa baignoire.
Elle prit le pain de savon parfumé dans le panier et demanda :
- Veux-tu que je te savonne ?
Je crois qu’elle aurait été déçue, si j’avais refusé. Prenant appui des deux mains, elle se souleva et m’aida ensuite à me relever. La baignoire ne fut plus aussitôt qu’une ridicule mare qui nous montait aux genoux.
- Tourne-toi, ordonna-t-elle.
J’obéis.

(Duo pour Femmes par René Roques, p. 181)

 

(...)

Je la dévêtis, une fois seules, chez nous. Elle alla se placer sous la douche et je séchai moi-même son corps. Sur ses seins, sur son ventre, sur ses cheveux, je vaporisai de la marjolaine, tout en lui récitant ces vers de Renée Vivien :

J’ai peur de ce frisson nacré
De tes frêles seins, je ne touche
Qu’en tremblant à ton corps sacré
J’ai peur du charme de ta bouche.

La douceur des courbes d’un corps de femme appelle la caresse. Quel homme peut-il comprendre cela comme nous ? Un homme peut se jeter sur une femme, la pénétrer de quelques contorsions rageuses et s’en retourner satisfait. Mais nous, notre volupté n’est accessible qu’au prix de mille préliminaires, créant ce que nous appelons l’état magique.

 

(Duo pour Femmes par René Roques, p. 197-198)

 

 

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