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Lors
d'entretiens avec le critique littéraire et réalisateur
d'émissions littéraires Matthieu Galey, dialogues regroupés
dans le livre de poche "Les yeux ouverts" (Editions
du Centurion,1980), Marguerite Yourcenar s'exprime sur différents
sujets dont :
- - l'homosexualité
à travers le personnage de Cyprien dans L'oeuvre au noir,
- - les
exemples d'homosexualité féminine dans son oeuvre : Sappho...
est un "hapax",
"Sappho ; c'est un exemple unique, un " hapax " comme
on dit quand on est pédant en matière de grammaire"
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la mode du saphisme à La Belle Epoque,
- - le
faux problème de l'homosexualité,
- - l'aspect
des sectes.
MATTHIEU
GALEY - Le personnage de Cyprien
(dans L'oeuvre au Noir) n'avait pas une telle importance au départ,
j'imagine ?
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MARGUERITE
YOURCENAR -
Il n'existait pas, tout simplement. Il est né
au moment où je me suis dit que, puisque j'avais déjà
relevé, trente ans plus tôt, sur les documents
d'époque, qu'il y avait eu des arrestations pour "
crimes contres les murs ", parmi les Cordeliers
de Gand, ou de Bruges, vers la même époque, on
pouvait utiliser cet épisode pour montrer Zénon
pris dans une trappe. Finalement il m'a fallu donner un visage
à ces gens-là, et un seul avait un visage e
dans les chroniques, le seul désigné par son
nom et défini par quelques incidents; c'était
Pierre de Hamère. Cela ne suffisait pas, si bien que
tout naturellement j'en suis venue à imaginer un jeune
moine qui travaillait avec Zénon dans l'hospice. Cyprien
est né ce jour-là (J'ai de même créé
ces deux personnages, la demoiselle de Loos et la Moricaude,
afin d'introduire dans l'épisode deux figures de femmes).
Il joue un peu le rôle d'un esprit familier, dangereux.
Zénon - qui a presque perdu le goût des aventures
de la chair - est indulgent envers Cyprien, parce qu'il se
rend compte qu'à cet âge il aurait pu être
compromis dans les mêmes conditions. Néanmoins,
il craint d'être impliqué - l'enjeu est grave
pour lui - et les mômeries superstitieuses du groupe
des Anges " l'exaspèrent. Il y a pourtant, la
nuit où Cyprien l'appelle au sabbat, ce bref désir
vite retombé qui est comme une fantasmagorie de plus.
Et enfin, quand il lui offre quelques ducats pour fuir et
que le garçon refuse, parce qu'il ne veut pas abandonner
une fille qu'il aime, il y a une immense et quasi impersonnelle
pitié, tout simplement.
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- M. G. - C'est tout de
même à cause de Cyprien qu'il se trouve compromis,
et qu'il fait remarquer au chanoine que les seuls pêchés
sévèrement condamnés par l'Eglise sont
toujours les péchés de chair.
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M.
Y. - C'est
encore presque vrai de nos jours. Le pape s'inquiète
beaucoup de la contraception, mais on ne l'entend condamner
qu'en termes vagues les terroristes de Belfast. Cependant,
pour en revenir à Zénon, s'il n'y avait
pas eu ces jeux amoureux dans l'étuve, on ne se
serait pas occupé de ce qui se passait à
l'hospice. Comme le dit Zénon, " il faut toujours
tomber dans une trappe quelconque "; autant celle-là.
Pas plus qu'Hadrien, pour qui le problème ne se
posait pas, Zénon n'est ce qu'on appelle aujourd'hui
un homosexuel c'est un homme qui a des aventures masculines
de temps en temps. Les quelques déclarations presque
paradoxales qu'il fait à ce sujet, à Innsbruck,
se comprennent très bien; il préfère
un être qui lui ressemble, qu'il puisse approcher
pour ainsi dire de plain-pied, un amant qui soit aussi
un compagnon de route et de danger. Même de nos
jours, bien des hommes raisonnent de même, et la
position de la femme à l'époque augmentait
encore la difficulté de faire d'elle autre chose
qu'une épouse ou une maîtresse; jamais un
compagnon. Quelles femmes trouverait-il ? Des bourgeoises
qu'il attendrait au rendez-vous, caché derrière
un tonneau, dans la cave du mari, comme dans les fabliaux
? Des courtisanes ? Les prostituées ne l'intéressent
pas. Des femmes des classes aristocratiques ? Elles étaient
à peu près inaccessibles, et on ne voit
pas Zénon en cavalier servant. Hadrien a eu une
" amitié amoureuse " - un chroniqueur
le dit - avec Plotine. Zénon a rencontré
une fois dans sa vie la dame de Frösö et il
lui est à jamais reconnaissant de cette brève
période de tendresse et de sensualité, parce
que cette femme, comme il le dit, aurait pu être
un compagnon, un confrère, une aide idéale
pour le médecin qu'il était, et non pas
seulement, bien qu'aussi, une amante.
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M. G. : Dans
vos autres ouvrages, il y a plusieurs personnages d'homosexuels,
d'Alexis à Hadrien, mais cela semblait toujours dicté
par le sujet, ou par l'Histoire. Dans L'œuvre au noir,
ce n'est pas le cas.
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M.Y.
- Au contraire. Il s'agissait de montrer où
mène toute répression. Il y a une volonté
de montrer Zénon libre, c'est-à-dire choisissant
en grande partie, certes, selon les hasards de la route,
mais aussi tenté peut-être par le côté
subversif de l'aventure, ce qui n'existait pas pour Hadrien.
C'est un choix philosophique, en un certain sens. La chair
et l'esprit se rejoignent. Ces personnages sont d'ailleurs
bisexuels plutôt qu'homosexuels. Il y a bien sûr
des éléments homosexuels dans Hadrien, il
y a cette préférence pour des êtres
qui n'appartiennent pas au monde plus ou moins fermé
des femmes, selon lui plus frivole ou plus chichement
domestique, d'autant qu'Hadrien a été très
mal marié à une épouse maussade qu'il
n'aimait pas; cela ne l'empêche pas d'avoir des
maîtresses, et j'ai tenté de montrer qu'elles
lui avaient parfois laissé un souvenir charmé.
Un type humain purement homosexuel existe très
peu dans l'Antiquité; c'est même une chose
tellement rare que je ne pourrais pas en fournir un exemple,
en tout cas pas dans le monde grec; le latin peut-être,
vers l'époque de la décadence. Tous ces
gens-là se marient, tous ces gens-là ont
des maîtresses; ils ont le sentiment de la liberté
de choix et ce n'est pas du tout le fait de l'obsession
ou d'une compulsion, comme c'est le cas de nos jours,
où l'homme de goûts " minoritaires "
tend à se créer une espèce de mythologie
d'hostilité envers la femme, de crainte envers
la femme. C'est très frappant actuellement. Seulement,
comme pour toutes les minorités, il faut sans cesse
se rappeler que dès qu'on met les gens dans un
état d'infériorité, qu'il s'agisse
de race, de choix sensuel ou idéologique, ils commencent
à souffrir au point de présenter certaines
déformations intellectuelles, ou morales. C'est
aussi vrai d'un Noir, ici et d'un Juif dans les pays antisémites;
il se crée une manière de psychose qui n'aurait
aucune raison d'être si tout, race, croyance, ou
choix sensuel, était accepté.
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- ·M.G.
: - Il n y a guère d'exemples d'homosexualité
féminine dans vos œuvres.
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M.Y.
:- Il y a Marguerite
d'Autriche dans L'uvre au noir, parce que
Brantôme indique
le fait. Mais en effet il n'y en a pas dans Hadrien.
A supposer que Plotine ait eu ces tendances, ou d'autres,
nous n'en voyons rien, et Hadrien nous la décrit
" chaste, par dédain du facile ".
Si je procède à une revue du passé,
en particulier à travers les poètes grecs,
puisque je viens de m'occuper d'eux dans un recueil de
textes, on ne rencontre là que Sappho ;
c'est un exemple unique, un " hapax " comme
on dit quand on est pédant en matière de
grammaire, et
cela ne permet pas de voir ce qui se passait dans la vie
de tous les jours. J'imagine que l'homosexualité
féminine a toujours été trop invisible,
trop liée aux rapports de la maîtresse de
maison et des servantes, des amies et parentes vivant
dans le gynécée, ou encore, on le voit bien
chez Lucien, parmi les petites courtisanes, comme dans
la délicieuse nouvelle Amants, heureux amants,
de Valery Larbaud.
Dans les temps antiques, et même au Moyen Age, bien
entendu, c'est la consigne du silence; Brantôme mentionne une amitié féminine
de Marguerite d'Autriche seulement parce qu'elle était
princesse et seulement après la mort de son jeune
mari, passionnément aimé. Elle aussi se
définirait comme bisexuelle.
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M.G.-
L'homosexualité féminine s'est beaucoup vue à
la fin du siècle dernier, et au début de celui-ci.
M.G. :- Je crois que là
il y a eu - et il faut remonter un peu plus haut, dès le
XVIIIe siècle - un goût voluptueux de l'homme pour
la femme qui aime la femme, si bien que beaucoup de femmes profitaient
de cette mode, ou se mettaient à la mode. Je n'irais pas
jusqu'à dire que c'était la principale raison, mais
il y a eu cette espèce de mousse, de mode mondaine, vers
la Belle Epoque. Dès le XVIIIe siècle, on voit très
bien que Casanova est ravi, quand ses petites amies se rejoignent
dans un lit ; le duc de Morny aussi, un siècle plus tard.
Pensez aux peintures
de Courbet; cela répondait à ce même goût.
Même Ingres, avec Le Bain turc, c'était une espèce d'émoustillement
devant une forme de sensualité sentie comme audacieuse
et qui, évidemment, permettait au peintre de doubler, quand
ce n'est pas de multiplier, dans ses attitudes d'abandon, l'objet
féminin qu'il avait sous les yeux et qui provoquait son
désir. Les Grecs n'ont guère connu cela. Peut-être
ne s'intéressaient-ils pas assez à ce qui se passait
dans le gynécée pour se demander ce qu'y faisaient
leurs femmes, pendant leur absence.
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- M. G. - A votre avis, dans
le monde moderne, c'est donc un faux problème ?
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- .
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M.Y. :
- Immensément faux. Il devrait se résoudre
un jour bientôt peut-être - par plus de liberté
si les choses allaient bien, mais voyez la régression
en toute matière dans certains pays islamiques, le
Pakistan ou l'Iran, qui ont aussi rétabli le Code
pénal du Moyen Age, et même plus dur qu'au
Moyen Age, en Iran. En matière de murs, on
peut toujours s'attendre à ce que la déraison
renaisse sur tous les points.
- .
- .
- M.G.-Alors quelle attitude
adopter ?
- M.Y : -Lutter contre elle.
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- M.G.-
Il est un autre aspect qui rejoint le monde moderne, dans L'œuvre
au noir, ce sont les sectes. Il y aujourd'hui une quantité
de sectes assez bizarres...
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M.Y.-
Entre autres les Anabaptistes - il s'agissait sans doute d'une
révolte contre la rigidité des enseignements
de l'Eglise. Ces gens combattaient avec les armes qu'on leur
avait données. Le fanatisme de la révolte opposé
à la rigidité de la loi. Dans le monde moderne,
surtout en Amérique, l'emprise spirituelle de la religion
reste très grande, mais le protestantisme est trop
souvent senti comme une simple éthique émotionnellement
insuffisante, si bien qu'on cherche autre chose.
L'aventure du pasteur Jones, par exemple, montre à
quel point une société comme la nôtre
est fragile du fait que les individus isolés, épouvantés
par les dangers qu'ils voient poindre, se réfugient
dans des sortes de catacombes quand ce n'est pas dans une
orgie de mort, comme chez les sectateurs de cet homme. On
connaît très mal les faits dans l'histoire de
Jones, mais ses disciples ont dû voir dans la mort un
remède à leur insatisfaction, ce qui, au fond,
ne surprend pas. Il faut toujours que les gens s'élèvent
au-dessus des circonstances, qu'ils dégringolent, fût-ce
dans la drogue, l'alcool ou sectes d'hallucinés. Plus
la situation devient accablante, et comme déshumanisée,
plus les gens recherchent des issues de cet ordre.
Evidemment, une société parfaitement libre n'aurait
pas de sectes, ni de fanatiques. Seulement on n'a jamais vu
pareille société. Notez que le XVIIIe siècle, qui nous parait libre, qui nous
parait éclairé, l'était à un niveau
culturel très élevé, mais au bas de l'échelle
il grouillait lait toutes sortes de sectes, comme les "
convulsionnaires ". Aujourd'hui, c'est moins la foi religieuse,
ce sont les mœurs, c'est la conception même qu'on
se forme de la société qui finissent par peser.
Je trouve cet aspect des choses merveilleusement décrit
par une femme, Ruth Benedict, le fameux anthropologue américain,
dans son livre classique Le Sabre et le Chrysanthème.
Elle a basé ses recherches sur le Japon, mais c'est
valable pour d'autres pays. D'après elle, il y a deux
formes de contraintes, la contrainte du péché,
qui a presque disparu de nos jours, et la contrainte de la
honte qui règne au contraire, et naît chez l'individu
que celui-ci sent qu'il ne répond pas au prototype
idéal de la société. Elle montre que
nous croyons avoir gagné en liberté en échappant
à la notion chrétienne du péché,
mais que cette notion a été remplacée
par une autre, celle de ne pas représenter exactement
la norme, selon Freud, ou Ford, ou Marx. La secte devient
alors pour " l'anormal " un milieu qui l'accueille
et le soutient, qu'il s'agisse de drogue ou de magie.
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M.G. -Pensez-vous
qu'un individu puisse trouver quelque chose de valable dans ces
sectes ?
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M.Y.-
C'est comme si vous me disiez est-ce qu'un individu peut trouver
quelque chose de valable dans la débauche, dans la
poésie comprise comme une exaltation individuelle,
dans n'importe quoi qui satisfasse son être intime sur
le moment ? Oui, il y trouve certainement une satisfaction,
d'abord la satisfaction du groupe ; ils sont plus à
se réchauffer ensemble. C'est à peu près
ce que j'ai dit des sorciers du Moyen Age ou du XVIIIe siècle,
dans Archives du Nord. Pour le paysan qui menait une dure
vie, aller au sabbat, qu'est-ce que cela devait représenter?
Ce qu'on appelle ici " peindre la ville en rouge ",
c'est-à-dire faire la fête, avec une petite nuance
de danger, très excitante; le sabbat était leur
discothèque, leur lieu d'abandon aux sens et à
l'ivresse, leur bordel. Si on veut diminuer le prestige des
sectes, il y a mieux à faire que des enquêtes
parlementaires ou des descentes de police. Il faudrait offrir
aux êtres humains quelque chose de plus satisfaisant,
le sentiment à la fois du sacré, de la beauté
et du bonheur dans la vie. Le malheur existerait plus que
celui, indestructible, qui appartient à l'ordre naturel
des choses.
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fin de cet extrait des "yeux ouverts"
(Livre de Poche 1980) chargée le 22/8/01 (page
sur Yourcenar inachevée)
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