Dodici ultimi canti di Saffo par Daniel Aranjo (1950-) page 1  

 

Daniel ARANJO, Prix de la Critique 2003 de l’Académie française, est aussi poète (Un Requiem en français, créé par le Théâtre du Nord-Ouest, Paris IXe en 2002) et dramaturge (Agamemnon, Atlantica éd., créé par le même théâtre en 2003 ; Les Choéphores le 3 avril 2006).

D. Aranjo offre ici à celles et ceux qui vendraient leur âme pour quelques vers de Sapphô une "plaquette saphique" titrée "Dodici ultimi canti di Saffo" (Douze ultimes chants de Sappho). Au sens le plus obvie de notre religion sapphique, ce titre rapelle celui du poème italien de Leopardi, Ultimo Canto di Saffo, (Dernier chant de Sappho,1822).

Les astériques * accolés aux mots renvoient à notre dictionnaire en perpétuelle construction. En glissant la souris sur ex. note lire la note.

 


Fortune, ou [nature] (qu’importe ?), et qui ne te vois point,
mais dont nous voyons […] vêture et subissons les coups […] :

ainsi que Sap[phô, s]ous la nuée noire de ses yeux,
saisissant l’espiègle fiancée par le tiède poignet ;

ou encore pâmée sous la flûte meurtrie d’une joueuse de flûte cf. celle de Platon
piquée d’un bref iris de Suse*, en grande compagnie,

ouvrant de nouveaux cieux et qui ne le sait pas,
tant elle les connaît.

*

(Je me fais, d’elle, une déesse. Mais elle n’en sait rien.
Déesse immortelle de loin. Mais moi, je le sais.

Et que sa grâce lui échappe. Et prit son mortel éclat,
en moi, de l’unique Vesper

et l’unique Sapphô
tel

un tesson conjectural, très mutilé, de poème ou de cruche vernie
dont le bris fera le prix

par un soir moite d’île,
si jamais on le trouve, dans vingt-six siècles, à Mytilène

au fond de l’eau)

*

[en sorte]
que sa voix éclaire encore ses bijoux,

et illuminera alors encor [sa voix !]

…………...
………… ...

table des poèmes par Daniel Aranjo

2. DE L’ÉTERNITÉ SELON SAPPHÔ, DE MYTILÈNE.


Autre poème
(ou fragment, peut-être de la fin, du précédent)

[…] et son chant qu’on redit
faisant du mot un soir, du soir un matin

et, telle l’amie s’appuie contre une harpe amie,
nous montre les chemins de son immortalité […]


Autre fragment (peut-être du fragment précédent)

[…] à l’instant, lumineux […]
(tombe, feu lisse, feu noueux d’olivier,

lévriers gardant charrue […] noire violette
au pied de sa citerne grecque bossuée) […]

que se tait l’instrument, au pied des citadelles […]


Autre (ou fragment du même)

[…] bref écho du sort au creux du rien nocturne,
et de la creuse amphore oblongue de nos vies,

qu’illumine soudain ta salive sainte, Amie,
et l’aurore soudaine [, à] clairs chevaux

[…] hennissants […]


Autre (ou fragment du même)

[…] fougueuse […]
mais de ta bouche fardée d’ombre
[a]doucissant, de nuit, le cœur du temps […]


Autre (ou fragment du même)

[…] vieille amphore de vin (point si vieux que ça)
dont seul notre cabaretier, le sort, pourra descendre

desceller le cachet armorié, avec l’olympiade
et l’oublieux millésime de récolte […]

Autre (ou fragment du même)

[locus desperatus, épars et gratté]

< ra/ /meaux/ char/ /gés/ d’em/ /bruns,/
co/ /mme aux ¦Enfers¦, et de mille ¦â/ /mes¦ neuves >

table des poèmes par Daniel Aranjo


3. DEUX (OU TROIS OU QUATRE) FRAGMENTS D’UN AUTRE POÈME PERDU DE SAPPHÔ


Leçon I (manuscrit Vaticanus)

[…] sandale fine d’onyx, collier baroque
et poncé de billes rosies comme des astres
à vieux fer[moir… d’ar]gent noirci
marqué Psap[pha] l’étourdie […]


Leçon II (manuscrit Oxyrinchos)

[…] sandale fine d’onyx,
collier baroque et poncé, comme
les astres, de néant ; [à] billes rosies

et vieux fer[moir… d’ar]gent noirci
marqué Psap[pha] l’étourdie […]
qu’une incisive en vain a replié


Leçon II’ (manuscrit Oxyrinchos)

[…] cri ingénu, orient étourdi de sa m[ain]
à trois bagues (index, annulaire, majeur) so[yeuses,]
ongles peints de jais, et d’or verni en biais […]


Fragment d’un trousseau (parfois attribué à Philostrate)

[…] pure écuelle de terre, sans anse curviligne […]
fibule, torque, bracelet […] couleur versée sur le métal
et fixée là, comme l’émail, avec la dureté de la pierre […]

table des poèmes par Daniel Aranjo


4. ÉPITHALAME SAPHIQUE SIMPLE

Et puis longtemps après

moi mon rêve ce fut
le froid d’avril d’une cerise brune, lustrée et charnue
sur un cerisier, peut-être squameux,
de col transversal d’avril entre deux cols à palombes

futures

table des poèmes par Daniel Aranjo

5. ÉPITHALAME SAPHIQUE DOUBLE


I.

Moi, je ne dis pas ‘l’Aurore à doigts de rose’expression d'Homère
mais ‘à boucles d’oreille cerise’
quand je passe mes doigts
dans les cheveux jais de mon amie, la mordant à la bouche ;

puis ‘à pâles boucles tiges-fleurs cerise’,
souvenir du feu paisible de sa hanche,
quand je les passe dans ceux, plus clairs,
mi-soleil de nuit, de sa demi-sœur, mais sans l’embrasser.

II.

Une, lune, l’autre, demi-lune, l’une et l’autre posées
sous le nuage noir de l’horizon,
entre monde rêvé et monde du rêveur
(un, déjà perdu, l’autre bientôt à perdre)

sans qu’un autre matin ait pu jamais
contempler l’autre alphabet, gelé, du firmament.

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6. BERCEUSE SAPHIQUE SIMPLE

Dehors, la lueur d’un fleuve, à peine né,
qui persiste et qui vient, à peine né,
dont nous touche le souffle, et qu’on nomme le temps.

(Un fleuve, comme tout fleuve, à deux rives et mille berges.)
Dors. Ferme la fenêtre, et les livres. Dors chaudement
contre moi jusques à demain, et au cri d’aube

froide sur notre âme du foulon*. […]

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7. BERCEUSE SAPHIQUE REDOUBLÉE

[strophe a]

Nostalgie indicible d’un ciel subtil de traîne…
pays inconnu… veau dételé de son charroi…

gaffe, barque, marais… argile comme un nuage…
puis Charon* qui nous hèle : ‘hâte-toi ! tu nous retardes !’

comme si ma vie, mes veilles, nos amours n’étaient rien
pour lui qu’un numéro sur un sac de numéros

à jeter sous la banquette incommode et poisseuse
d’une dernière barque de corvée

[strophe ß]

(ô regretté, ô toi la Regrettée
dans le cercle clair de ta chair,

lumière défunte sur la défunte vie
que loin de toi, amie, je suis)


[antistrophe a’]

(tel fut, amie, le rêve solitaire et, pour moi,
ultime de cette fin d’après-midi d’hiver :

vingt heures dormies quasi d’affilée,
sous un haut tas de couvertures tièdes,

le long de quelque pré et quelque vieille haie,
sous une nue perlée d’oubli ;

avant de sortir voir ma mère,
demander, assommée, nouvelles de ses bêtes)

[antistrophe ß’]

ô regretté, ô toi la Regrettée
dans le cercle divin de ta chair,

lumière défunte de la défunte vie
que loin de toi, idée, je suis !

table des poèmes par Daniel Aranjo


8. BERCEUSE SAPHIQUE TRIPLE

Vœux d’heureuse traversée


I. [strophe a]

Presse, amie, dans ton sommeil bienheureux d’enfant, le globe pâle de ton sein contre mon sein bruni.
Et dors, encore dors, puisque c’est moi qui veille et que

ah las ! et dire que dans trois jours tu partiras, à l’aurore, pour profiter de la brise obscure de terre
vers ton archipel obscur, en faisant brève relâche autour d’un phare et de sa belle eau à Chio -
mais Sapphô sur ses mules diffuses t’aura longuement accompagnée de la main, depuis notre infini rivage, en lançant cette prière à l’outre oblongue du Notos :

" Or vous donc, vents rhodiens d’après-demain, donnez belle poupe à mon amie qui dort ci présentement entre mes bras,
puisque périr en mer, c’est y perdre d’un coup et corps, et âme, et sépulture, et que le ventre fin à cordelette de cette vierge
que je suis la seule à avoir jusqu’ici au monde après sa mère infiniment bercée doit rester intact et pur et im-

mortel à jamais pour moi (et pour l’honneur saint de notre Aphrodite à toutes deux, qu’aucun dieu jamais n’enterrera) ! "


II. [antistrophe a’]

[En sorte que] cette belle eau où tu auras bu à Chio*, hors salins dorés et noire violette, on la montrera, et y boira encore dans vingt siècles
en souvenir de ce subrécargue* de ses cousins à qui Sapphô aura confié ton heureuse et presque rapide traversée. […]


III. [strophe ß]

(Ah, mais quand tiendras-tu, enfant, ce poëme sous tes longs yeux clairs et ton fichu turquoise
à dos d’ânesse, entre tes roses profondes de Rhodes*, à mi-pente vers la campagnarde kasbah* de Lindos* où tu vis ?)

D’abord, le recopier ; puis attendre jusqu’à la fin tenace de l’hiver tueur d’oiseaux et à la pacifiante reprise de la navigation entre nos îles
pour enfin t’y en expédier la strophe triple et l’ambassade ;

et te dire aussi - d’abord - surtout - ceci :
‘ sois-moi jusque là-bas fidèle (je t’offrirai à ton retour un laineux tapis d’Asie) ; que je sois bien ta dernière et ton dernier ; sinon je meurs.’ […]

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Suite

Daniel Aranjo (2006)

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