DU LESBIANISME DANS LE CONTE DES MILLE ET UNE NUITS TRADUIT PAR LE DOCTEUR MARDRUS : HISTOIRE DE LA JOUVENCELLE,LIEUTENANTE DES OISEAUX  

 

 Kamaralzamân et la princesse Boudour

 Ibn Al-Mansour et les deux adolescentes

 Le Khalife et le Khalifat

 Hassân Al-Bassri

 La Jouvencelle, lieutenante des oiseaux

 Baïbars et les douze Capitaines de police

Histoire de la Jouvencelle, lieutenante des oiseaux

traduite par le Docteur Mardrus (1868 Le Caire -1949 Paris)

 

A ce moment de sa narration, Shaharazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.
Mais lorsque fut la neuf cent trentième nuit, elle dit :

...Quant à Tohfa, ce qui lui arriva depuis cet instant est si prodigieux et étonnant, qu'il importe de le narrer lentement.
Lorsque Tohfa se trouva seule dans son appartement, elle reprit son livre, et continua sa lecture. Puis, s'étant quelque peu fatiguée, elle prit son luth, et se mit à en jouer pour elle seule. Et ce fut si beau que les choses inanimées en dansèrent de plaisir. Et soudain elle sentit instinctivement que quelque chose d'inusité se passait dans sa chambre, éclairée en ce moment à la lueur des chandelles. Et elle se retourna et vit, au milieu de la chambre, un vieil homme qui dansait en silence. Et il avait les yeux baissés, et son aspect était vénérable et son port majestueux. Et il dansait une danse extatique, comme nul être humain ne pourrait en danser jamais.
Et Tohfa se sentit refroidie d'épouvante. Car les fenêtres et les portes étaient fermées, et les issues étaient gardées jalousement par les eunuques. Et elle ne se rappelait point avoir jamais vu au palais la figure de cet étrange vieillard. Aussi se hâta-t-elle intérieurement de prononcer la formule de l'exorcisme : " Je me réfugie en Allah le Très-Haut contre le Lapidé ! " Et elle se dit : " Certes ! je ne vais pas montrer que je me suis aperçue de la présence de cet être étrange. Je continuerai plutôt à jouer, et il arrivera ce qu'Allah veut ! " Et, sans s'arrêter dans son jeu, elle eut la force de continuer l'air commencé, mais ses doigts tremblaient sur l'instrument.
Et voici qu'au bout d'une heure de temps le cheikh danseur s'arrêta de danser, s'approcha de Tohfa, et embrassa la terre entre ses mains, disant : " Tu as excellé, ô la plus exaltée de l'Orient et de l'Occident ! Puisse le monde n'être jamais privé de ta vue et de tes perfections ! O Tohfa, ô Chef-d'œuvre des Cœurs, ne me connais-tu pas ? " Et elle s'écria : " Non, par Allah! Je ne te connais pas ! Mais je pense bien que tu es un genni du pays de Gennistân. Eloigné soit le Malin ! " Et il répondit, en souriant : " Tu dis vrai, ô Tohfa. Je suis le chef de toutes les tribus du Gennistân, je suis Éblis ! " Et Tohfa s'écria : " Le nom d'Allah sur moi et autour de moi ! Je me réfugie en Allah ! " Mais Éblis lui prit la main, la baisa et la porta à ses lèvres et à son front, et dit : " Ne crains rien, ô Tohfa, car depuis longtemps tu es ma protégée et la bien-aimée de la jeune reine des genn, Kamariya, qui est pour la beauté, entre les filles des genn, ce que tu es toi-même parmi les filles d'Adam. Sache, en effet, que, depuis longtemps, je viens avec elle te rendre visite, toutes les nuits, sans que tu t'en doutes, et t'admirer sans que tu le saches. Car notre charmante reine Kamariya est amoureuse de toi à la folie et ne jure que par ton nom et par tes yeux. Et quand elle vient ici et quelle te voit, pendant que tu es endormie, elle fond de désir et meurt de ta beauté. Et le temps pour elle n'est que langueur, excepté la nuit quand elle vient à toi et qu'elle jouit de ta vue sans que tu la voies. Je viens donc auprès de toi, en messager, te raconter ses peines, et la langueur où elle se trouve loin de toi, et te dire de sa part que, si tu le veux bien, je te conduirai au Gennistân, où tu seras élevée au plus haut rang parmi les rois des genn. Et tu gouverneras nos cœurs, comme tu gouvernes ici les cœurs des fils des hommes. Or, aujourd'hui les circonstances se prêtent merveilleusement à ton voyage. Car nous allons célébrer les noces de ma fille et la circoncision de mon fils. Et la fête sera illuminée de ta présence ; et les genn seront touchés de ta venue, et t'agréeront tous pour leur reine. Et tu séjourneras parmi nous tant que tu voudras. Et si tu ne te plais pas au Gennistân, et que tu ne te fasses pas à notre vie, qui est une vie de fêtes continuelles, je fais ici le serment de te ramener où je te prends, sans insistances ni difficultés. "
Et, ayant entendu ce discours d'Éblis - qu'il soit confondu ! - l'épouvantée Tohfa n'osa pas refuser la proposition, par crainte de complications diaboliques. Et elle répondit " oui ", d'un signe de tête. Et aussitôt Éblis prit d'une main le luth que lui confia Tohfa, et la prit elle-même de l'autre main, en disant : " Bismillah ! " Et la conduisant ainsi, il ouvrit les portes, sans l'aide des clefs, et marcha avec elle jusqu'à ce qu'ils arrivassent à l'entrée des cabinets. Or les cabinets, et quelquefois les puits et les citernes, sont les seuls endroits dont se servent les genn de dessous terre et les éfrits, pour venir à la surface de la terre. Et c'est pour ce motif que nul homme n'entre dans les cabinets sans prononcer la formule de l'exorcisme, et sans se réfugier par l'esprit en Allah. Et de même qu'ils sortent par les latrines, les genn rentrent chez eux par là même. Et on ne connaît pas d'exception à cette règle et de refus à cette coutume.
Aussi quand l'épouvantée Tohfa se vit devant les cabinets avec le cheikh Éblis, sa raison s'envola. Mais Éblis se mit à bavarder pour l'étourdir, et descendit avec elle dans le sein de la terre, par le trou béant des latrines. Et, ce passage difficile franchi sans encombre, on arriva à un passage souterrain creusé en voûte. Et lorsqu'on eut traversé ce passage, on se trouva soudain au-dehors, sous le ciel. Et, à la sortie du souterrain, un cheval sellé les attendait, sans maître ni conducteur. Et le cheikh Éblis dit à Tohfa : " Bismillah, ô ma maîtresse ! " Et, tenant les étriers, il la fit monter sur le cheval dont la selle avait un grand dossier. Et elle s'installa le mieux qu'elle put, et le cheval aussitôt se mut comme une vague sous elle, et étendit tout à coup d'immenses ailes dans la nuit. Et il s'éleva avec elle dans les airs, tandis que le cheikh Éblis volait, par ses propres moyens, à son côté. Et de tout cela elle eut si peur qu'elle s'évanouit, renversée sur la selle.
Et lorsque, grâce à l'air vif, elle fut revenue de son évanouissement, elle se vit dans une vaste prairie, si pleine de fleurs et de fraîcheur qu'on croyait voir une robe légère peinte de belles couleurs. Et au milieu de cette pairie un palais, haut en tours dans les airs, et flanqué de cent quatre-vingts portes de cuivre rouge. Et sur le seuil de la porte principale se tenaient les chefs des genn, habillés de beaux vêtements . Et lorsque ces chefs eurent aperçu le cheikh Éblis, il crièrent tous : " Voilà sett Tohfa qui s'avance ! " Et, dès que le cheval se fut arrêté devant la porte, il se pressèrent tous autour d'elle, l'aidèrent à mettre pied à terre, et la portèrent au palais en baisant ses mains. Et, à l'intérieur, elle vit une grande salle faite de quatre salles qui se suivaient, où les murs étaient d'or et les colonnes d'argent, une salle à rendre poilue la langue qui en essaierait la description. Et, tout au fond, on voyait un trône d'or rouge rehaussé de perles marines. Et on la fit asseoir, en grande pompe, sur ce trône. Et les chefs des genn vinrent se ranger sur les marches du trônes, autour d'elle et à ses pieds. Et ils étaient, quant à l'aspect, semblables aux fils d'Adam, sauf deux d'entre eux qui avaient une figure épouvantable. Car chacun de ces deux-là n'avait qu'un œil au milieu de la tête, fendu en long, et des crocs projetés en avant comme ceux des cochons sauvages.
Et quand chacun eut pris la place due à son rang, et que tout le monde fut tranquille, on vit s'avancer une jeune reine, gracieuse et belle, dont la face était si brillante qu'elle éclairait la salle autour d'elle. Et trois autres adolescentes féeriques marchaient derrière elle, se dandinant à qui mieux mieux. Et, arrivées devant le trône de Tohfa, elles la saluèrent d'un salam gracieux. Et la jeune reine qui marchait en tête, monta ensuite les marches du trône, tandis que Tohfa les descendait. Et, arrivée en face de Tohfa, la reine l'embrassa longuement sur les joues et sur la bouche.
Or, cette reine était précisément la reine des genn, la princesse Kamariya, celle-là qui était amoureuse de Tohfa. Et les trois autres étaient ses sœurs ; et l'une s'appelait Gamra, la seconde Scharara, et la troisième Wakhima. Et Kamariya était tellement heureuse de voir Tohfa, quelle ne put s'empêcher de se lever encore de son siège d'or pour venir l'embrasser une fois de plus, et la serrer contre ses seins, en lui caressant les joues. Et voyant cela, le cheikh Éblis se mit à rire, et s'écria : " Ô la belle accolade ! Soyez gentilles, et prenez-moi entre vous deux...
A ce moment de sa narration, Shaharazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.
Mais lorsque fut la neuf cent trente et unième nuit, elle dit :

... Et voyant cela, le cheikh Éblis se mit à rire, et s'écria : " Ô la belle accolade ! Soyez gentilles, et prenez-moi entre vous deux ! " Et un grand rire secoua l'assemblée des genn. Et Tohfa rit également. Et la belle Kamariya lui dit : " Ô ma sœur, je t'aime, et les cœurs sont si profonds qu'ils ne peuvent avoir pour témoins que les âmes. Et mon âme, témoigne que je t'aimais déjà avant de t'avoir vue. " Et Tohfa, ne voulant point paraître mal élevée, répondit : " Par Allah ! toi aussi tu m'es chère, ya setti Kamariya. Et je suis devenue ton esclave depuis que je t'ai vue. " Et Kamariya la remercia, et l'embrassa encore, et lui présenta ses trois sœurs, disant : " Celles-ci sont mariées à nos chefs. " Et Tohfa fit un salut approprié à chacune d'elles. Et elles vinrent, à tour de rôle, s'incliner devant elle...

 

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BIBLIOGRAPHIE PERSONNELLE :
- Les Mille et une nuits éd. GF Flammarion traduction par Antoine Galland.
- Les Mille et une Nuits éd. Bouquins Robert Laffont contes traduits par le Dr J.C. Mardrus (éd. originale Revue blanche puis Eugène Fasquelle pour les 4 derniers tomes, 1899 à 1904)
- Les Mille et une Nuits éd. Pocket texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam.
- Les Milles et Une Nuits I. Nuits 1 à 327 texte traduit, présenté et annoté par Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2005.
- 44e Album de La Pléiade : Mille et Une Nuits Iconographie choisie et commentée par Margaret Sironval, éd. Gallimard, 2005
 
- L'érotisme des Mille et une Nuits par Enver F. Dehoï, éd. Jean-Jacques Pauvert, 1961.
- Encyclopédie de l'amour en Islam, érotisme, beauté et sexualité dans le monde arabe, en Perse et en Turquie par Malek Chebel, éd. Payot, 1995, Paris.
- Les Milles et Une Nuits et les enchantements du Docteur Mardrus, par Dominique Paulvé et Marion Chesnais, Musée du Montparnasse, éditions Norma, 2004.

   
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