"ETUDES SUR L'ANTIQUITE, SAPPHO ET LES LESBIENNES" PAR EMILE DESCHANEL (page 1)

 

[page 330 de la Revue des deux Mondes du 15 juin 1847]

L’île de Lesbos était fertile en bons vins et en belles femmes. Il s’y faisait un grand commerce de l’un et de l’autre. Placée sur la route des colonies grecques de l’Asie Mineure, elle se trouvait être tout à la fois une station et un entrepôt ; marchands, voyageurs, matelots, y affluaient de toutes parts; les mœurs y étaient donc fort dissolues. Dans ce pays trop favorisé du ciel, un sang si beau, des vins si généreux, le climat seul et l’air tantôt alanguissant, tantôt chargé des parfums pénétrans de la mer, développaient la vie sensuelle naturellement : or, il n’y a pas loin de la vie sensuelle à la vie corrompue. Qu’on y ajoute cette multitude de passagers, gens de mer et gens de commerce; on comprendra facilement comment cette île put devenir très vite un foyer de débauche, et, pour parler comme les anciens, un séminaire de courtisanes.
Nous prions la délicatesse moderne de ne point s’alarmer outre mesure et de se résigner pour un moment à étudier sérieusement et sans pruderie une petite page des mœurs antiques. Sur ce chapitre et sur un ou deux autres plus graves encore que nous toucherons, en passant, la morale des Grecs n’était pas la nôtre; mais telle est la nécessité de notre sujet : les admirables poésies de Sappho ne s’expliquent que par sa vie, sa vie est inséparable de celle des Lesbiennes, et il est impossible de parler des Lesbiennes sans dire quelques mots de l’histoire des courtisanes grecques. Suivons donc cet enchaînement dans l’ordre inverse. [page 331] Pour arriver jusqu’à Sappho, dont la vie tout entière fut vouée à l’amour, passons à travers ces bois de myrtes aux ombrages mystérieux qui entouraient le temple d’Aphrodite.
C’était le grand législateur Solon, comme le rapporte Plutarque sur un grand nombre d’autres témoignages, qui avait introduit à Athènes l’usage des courtisanes, afin d’assurer la morale publique. Il en avait fait venir d’Ionie. En effet, ce fut surtout la plus célèbre des colonies ioniennes, Milet, patrie d’Aspasie, qui partagea avec Lesbos, patrie de Sappho, le privilège de fournir à toute la Grèce des courtisanes admirables. — Leur beauté naturelle n’était rien ; c’était l’éducation (tant la moralité et l’immoralité se mêlent chez les Grecs, peuple artiste et voluptueux !) qui donnait aux courtisanes tout leur prix. Cette éducation était remarquable à beaucoup d’égards. — L’éducation complète se divisait en deux branches principales, la gymnastique et la musique. La gymnastique comprenait tout ce qui regarde le corps ; la musique, tout ce qui regarde l’esprit. A la gymnastique proprement dite, qui dégageait la beauté des membres suivant les rhythmes naturels, qui en faisait saillir les formes avec proportion et qui les assouplissait en les fortifiant, se rattachait la danse, qui les développait suivant les rhythmes de l’art, et qui, outre les mouvemens cadencés et les poses harmonieuses, enseignait les poses lascives et les mouvemens passionnés, ces motus Ionicos dont parle Horace. Je n’entre pas dans ce détail ; qu’on lise Athénée, les Dialogues des Courtisanes de Lucien et les Lettres d’Alciphron1 (1). La danse était la transition et le lien entre l’éducation du corps et l’éducation de l’esprit, car elle se rattachait d’un autre côté à la musique. La musique, comme son nom l’exprime, comprenait tous les arts des muses, c’est-à-dire-la poésie, la philosophie, etc., outre la musique même. « La musique, dit Platon, est la partie principale de l’éducation, parce que le nombre et l’harmonie, s’insinuant de bonne heure dans l’âme, s’en emparent et y font entrer avec eux la grâce et le beau. » D’un autre côté, les matérialistes définissent la musique un excitant pour les nerfs. Il est difficile en effet d’assigner quelle est, dans l’émotion musicale, la part de l’âme, la part des sens. Or, la musique ionienne, rude d’abord, mais qui s’était adoucie, puis corrompue en même temps que les mœurs, était celle qui amollissait les âmes et qui chatouillait les sens. On pourrait diviser la musique tout entière en musique fortifiante et musique énervante. Les mêmes arts, selon l’emploi qu’on en fait, rendent l’âme et le corps plus habiles soit au vice, soit à la vertu, et la gymnastique aussi bien que la musique, la danse aussi bien que la poésie, entraient dans l’éducation sévère des vierges de Lacédémone comme dans l’éducation corrompue des courtisanes de Milet et de Lesbos. La poésie, pour celles-ci, était surtout l’expression harmonieuse de l’amour. La philosophie même [page 332] n’était pour elles qu’un ornement de l’esprit et un assaisonnement aux plaisirs des sens ; d’ailleurs, c’était la philosophie épicurienne et la philosophie cynique qu’elles cultivaient le plus volontiers.
Pour leur donner une éducation si variée et si étendue, on les élevait en commun. Il y avait en quelque sorte des collèges ou des couvens de courtisanes. C’est là qu’on les formait par tous les arts à l’art unique de l’amour, c’est là que par tous les procédés et les raffinemens imaginables on les aiguisait pour la volupté. Les courtisanes les plus lettrées et les plus habiles instruisaient les plus jeunes. On entrevoit déjà combien de corruption fermentait au dedans de ces espèces d’écoles avant de se répandre au dehors, et quelles étaient les mœurs des Lesbiennes. Et pourtant, en Grèce, comme en Égypte, comme dans l’Inde , c’était souvent à l’ombre de la religion que ces congrégations se formaient. Un fragment de Pindare, extrêmement joli, célèbre la consécration d’une de ces sortes de couvens à Corinthe, dans le presbytère même, comme nous dirions aujourd’hui, d’un temple de Vénus. Il est vrai qu’il y avait dans cette ville, comme à Athènes et à Abydos, des temples à Aphrodite publique. Celui de Corinthe était desservi par plus de mille courtisanes que les habitans et les habitantes avaient ainsi vouées à la déesse. On les appelait les hiérodules, c’est-à-dire les prêtresses ou plutôt les sacristaines du temple. Tous les négocians de la Grèce et de l’Asie qui débarquaient là de l’un et de l’autre côté de l’isthme faisaient de grandes dépenses avec ces femmes. De là le proverbe : « Ne va pas qui veut à Corinthe. » Cela formait une partie notable de la richesse de cette puissante cité. Les courtisanes prenaient part non-seulement aux fêtes d’Aphrodite, mais aussi à d’autres cérémonies nationales. On le voit, leur éducation était plus qu’une branche d’industrie, c’était presque une institution.
Une institution très réelle, destinée à entretenir et à perfectionner la race, c’étaient les concours de beauté. Il y avait à Lesbos, à Ténédos et ailleurs, des concours de beauté pour les femmes, comme il y en avait pour les hommes chez les Éléens (on sait que les Grecs ne rougissaient point d’aimer le beau sans distinction de sexe). Peut-être même les concours de femmes existaient-ils dès le temps d’Homère. Au neuvième chant de l’Iliade, dans l’énumération des présens que le roi Agamemnon fait proposer à Achille pour apaiser sa colère, on lit :
« Il te donnera encore sept femmes habiles dans les beaux ouvrages, sept Lesbiennes, qu’il avait choisies pour lui lorsque toi-même t’emparas de Lesbos bien bâtie, et qui remportèrent alors sur toutes les autres femmes le prix de la beauté. »
Le mot alors ne permet pas de regarder cette phrase comme métaphorique. Il est curieux que les femmes proposées à Achille soient [page 333] précisément de Lesbos. On ne dit pas qu’elles soient musiciennes ou poètes, la civilisation à cette époque n’est pas encore très avancée, mais elles sont belles entre toutes les femmes, et elles sont habiles dans les beaux ouvrages, c’est-à-dire à filer, ou à broder des voiles, ou à faire des tapisseries. — Vraisemblablement, ce n’était pas seulement chez les Grecs que de tels concours avaient lieu ; on dirait du moins que la Bible mentionne quelque chose d’analogue à propos d’Esther et d’Assuérus :

De l’Inde à l’Hellespont ses esclaves coururent ;
Les filles de l’Égypte à Suze comparurent ;
Celles même du Parthe et du Scythe indompté
Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.
……………………………………………….
Qui pourrait cependant t’exprimer les cabales
Que formait en ces lieux ce peuple de rivales ?
……………………………………………….

Mais ici c’est au profit d’un seul homme, sorte de sultan, que le concours a lieu ; chez les Grecs, c’était au profit de tous.
On conçoit combien ces concours révélaient et produisaient de femmes admirables, et qui joignaient à la beauté du corps tous les agrémens de l’esprit. Au reste, le corps seul eût suffi à l’adoration de la plupart des Grecs ; cette adoration était poussée plus loin qu’on ne saurait croire. Platon, dans sa république idéale, condamne à mort ceux dont le corps est mal fait, et Lycurgue avait permis que la même chose eût lieu dans sa république réelle : les enfans mal conformés étaient jetés dans un gouffre. On n’imagine pas jusqu’où cette passion du corps pouvait aller. « Une courtisane célèbre par la beauté de sa taille est enceinte, voilà un beau modèle perdu ; le peuple est dans la désolation, on appelle Hippocrate pour la faire avorter ; il la fait tomber, elle avorte; Athènes est dans la joie, le modèle de Vénus est sauvé. » L’art entourait de son prestige tant de corruption ; la poésie illustrait la débauche, l’esprit et la beauté couvraient tout. Sappho en sera une preuve éclatante. Lesbos et Milet étaient les deux principales pépinières de courtisanes, mais non pas les seules. Nous avons nommé aussi Corinthe, Ténédos, Abydos. Il y en avait d’autres encore, sans parler de la Lydie, où toutes les filles, comme Hérodote le raconte, se prostituaient pour s’amasser une dot, et faisaient ce métier jusqu’à leur mariage seulement. Cette dissolution se répandait de là dans toute l’Asie et dans toute la Grèce; elle avait pénétré à Sparte même après la guerre du Péloponnèse, mais plus modérément qu’ailleurs. Les Spartiates disaient que Vénus, en traversant l’Eurotas, avait jeté son miroir, ses bracelets, sa ceinture, et, qu’elle avait pris une lance et un bouclier pour entrer dans la ville de Lycurgue.

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