ETUDES SUR L'ANTIQUITE, SAPHO ET LES LESBIENNES PAR EMILE DESCHANEL (page 2)

 

Qu’on se figure donc, au sortir de ces écoles et de ces concours, une courtisane ainsi belle, ainsi ornée de tous les talens et de toutes les graces, [page 334] ainsi armée de toutes pièces pour la séduction, ainsi victorieuse entre tant d’autres qui toutes méritaient de vaincre : il faut avouer qu’elle avait son prix. Alors quelque riche marchand, ou bien quelque homme politique, riche aussi par conséquent, l’achetait et l’emmenait dans sa patrie. Elle devenait sa maîtresse, ou même sa femme ; ces attributions, très diverses en droit, n’étaient pas toujours très bien définies en fait. Elle partageait sa vie, non-seulement privée, mais publique, pour peu qu’elle eût d’ascendant et d’esprit ; elle était son poète, sa musicienne, sa danseuse, son orateur même, et quelquefois, lorsqu’il devait monter à la tribune, elle lui préparait ses discours. Aspasie en fit plusieurs pour Périclès, le plus éloquent de tous les Grecs, pour Périclès qui demandait aux dieux chaque matin, non pas la sagesse, mais l’élégance du langage, et qu’il ne lui échappât aucune parole qui blessât les oreilles délicates du peuple athénien. Cette élite des courtisanes s’appelait d’un nom particulier, ?ta??a?, les maîtresses . Dans les courtisanes proprement dites, dans celles qui n’appartenaient pas à tel ou tel homme, mais se donnaient tour à tour à plusieurs, il y a lieu de distinguer plusieurs variétés : les unes, qui avaient de l’esprit, ne se prostituaient pas sans choix et sans élégance ; elles tournaient en art cet affreux métier et mêlaient quelque grace à ces turpitudes ; elles se promenaient magnifiquement vêtues, tenant à la main ou entre leurs lèvres une petite branche de myrte. Les autres allaient dans les banquets danser ou jouer de la flûte ou de la lyre. D’autres encore, sans esprit, sans éducation, avides de gain et de débauche, se vendaient à tous au hasard. Plaute les compare aux buissons, tondant tous les moutons qui passent. Térence oppose au luxe qu’elles étalent en public le désordre déroutant de leur chambre. Plaute et Térence traduisent les comiques grecs, que nous n’avons plus. Enfin il y en avait un grand nombre qui, spirituelles ou stupides, avides ou débauchées, belles ou laides, peu importe, ne l’étaient pas à leur profit, mais au profit des marchandes hideuses qui les parquaient et qui les exploitaient. Un fragment curieux du poète comique Alexis donne des détails, qui semblent modernes, sur la manière dont celles-ci déguisaient leurs défauts physiques : ni le fard, ni les corsets, ni les crinolines ne sont oubliés. Les premières de toutes, les ?ta??a? méritent seules de nous occuper.
Elles seules, dans la société antique, pouvaient jouer le rôle de ce que l’on nomme les femmes du monde dans la société moderne ; elles seules pouvaient avoir quelques lumières, quelques talens ; elles seules pouvaient se trouver mêlées à la vie des hommes; elles seules pouvaient produire par leur commerce des entretiens agréables, analogues à ce que nous appelons la conversation, car, sans elles, il faut convenir que l’antiquité n’eût guère connu que la dissertation ; elles seules pouvaient prendre part aux banquets, et les banquets étaient, avec les portiques, à peu près les seuls lieux de réunion où l’on échangeât des idées, [page 335] les seuls salons ou les seuls cercles d’alors. En effet, quelle était dans l’antiquité la condition légitime de la femme ? Elle était élevée dans une ignorance presque complète ; elle vivait à l’écart dans le gynécée. Filer de la laine, faire des vêtemens, distribuer leur tâche aux servantes, servante elle-même, peu s’en faut, ou intendante, pour ne rien outrer, telles étaient ses occupations. Le gnomique Phocylide, et bien d’autres après lui, recommandent de tenir la jeune fille sous les verrous, invisible jusqu’à son mariage. En sortant de la maison maternelle pour entrer dans la maison d’un époux, la jeune fille ne faisait que passer d’un gynécée dans un autre. La fiancée montait sur un char, entre le fiancé et le garçon d’honneur, on portait alentour les flambeaux d’hyménée, et, lorsqu’on était arrivé à la maison que devaient habiter les époux, avec ces flambeaux on brûlait devant la porte l’essieu du char ; cela signifiait que la jeune épouse entrait dans la maison pour n’en plus sortir. Toutefois il ne faut pas prendre ce mot au pied de la lettre ; mais la réclusion intellectuelle et morale, pire que l’esclavage physique, tel était le sort de la femme que l’on appelait libre. Sa liberté corporelle même n’existait guère que de nom. Son père et sa mère la livraient à son époux presque comme une chose. « Jeune fille, dit Catulle dans un chant d’hyménée, tu ne dois pas résister à celui à qui ton père t’a livrée, ton père et ta mère à qui il faut obéir ! Ta virginité n’est pas à toi seule, elle est en partie à tes parens : - un tiers a été donné à ton père, un tiers à ta mère, un tiers seulement est à toi; ils sont deux contre toi et ils ont donné leur part à leur gendre, ne lui résiste point. » Le tour gracieux et spirituel ne rachète pas ce qu’il y a de dur au fond de cette idée. Filles, épouses, mères de famille, — comme Périclès dans l’oraison funèbre que lui prête Thucydide, le dit aux veuves des guerriers morts, — « toute la gloire des femmes devait se réduire à faire parler d’elles le moins possible, soit en mal, soit en bien. » Ainsi l’homme s’est réservé le droit de vivre réellement, le droit de penser et de sentir ; la femme n’est pas un être semblable à lui. Que dit l’esprit élevé de Platon ? « Il est vraisemblable que les hommes lâches seront changés en femmes à la seconde naissance. » Que dit le poète Simonide d’Amorgos, pour ne point citer tous les autres, excepté Homère ? La nature de la femme est formée, selon lui, de dix élémens, ou bien il y a dix espèces de femmes : la première tient de la truie fangeuse, la seconde du renard rusé, la troisième de la chienne hargneuse, la quatrième de la terre brute, la cinquième de la mer capricieuse, la sixième de l’âne entêté et coureur, la septième de la belette maigre et voleuse, la huitième du cheval à la belle crinière, la neuvième de la guenon laide et méchante, la dixième enfin de l’industrieuse abeille. Cette analyse forme une centaine de vers très pittoresques. A part la forme plus qu’hyperbolique, telle est à peu près, au sujet de la femme, la pensée de l’antiquité tout entière. Peut-on s’étonner après cela de la [page 336] condition inégale qui fut assignée chez les Grecs à un être considéré comme tellement inférieur ? A Sparte seulement, la condition de la femme fut un peu différente, la législation de Lycurgue lui donnant un rôle politique ; mais, à Athènes et dans les autres républiques de la Grèce, elle fut telle que nous avons dit. Dans l’Économique de Xénophon, Socrate demande à Ischomaque si sa femme a appris de ses parens à gouverner une maison. « Eh ! que pouvait-elle savoir quand je l’ai prise, répond Ischomaque, puisqu’elle n’avait pas encore quinze ans, et qu’on avait jusque-là veillé avec le plus grand soin à ce qu’elle ne pût voir, entendre, apprendre que le moins de choses possible? N’était-ce pas assez de trouver en elle une femme qui sait filer de la laine pour faire des vêtemens et surveiller le travail des servantes ? » Voilà tout ce que la jeune fille avait appris de ses parens ; elle apprenait de son époux à commander les esclaves, elle les soignait quand ils étaient malades, elle avait des enfans, elle les élevait et elle administrait la maison. Homère, pour désigner les épouses, se sert de cette périphrase (Odyssée, VII, 68): «Les femmes qui gouvernent la maison sous les ordres de leur mari. » Phidias avait donné pour attribut à sa Vénus d’Élide une tortue et à sa Minerve un serpent, pour indiquer que les jeunes filles doivent vivre renfermées et que les femmes mariées doivent garder leur maison et vivre en silence. «Je hais une savante, dit Hippolyte dans Euripide ; loin de moi et de ma maison celle qui élève son esprit plus qu’il ne convient à une femme. » Tout le monde enfin connaît les vers de Juvénal, qui pourraient servir d’épigraphe aux Femmes savantes de Molière.

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