"ETUDES SUR L'ANTIQUITE, SAPPHO ET LES LESBIENNES" PAR EMILE DESCHANEL (page 3)

 

 

Ainsi donc les courtisanes seules pouvaient être musiciennes, lettrées, philosophes. Il y eut bien quelques femmes vertueuses qui s’occupèrent de philosophie, par exemple la femme et la sœur de Pythagore, Théano et Thémistoclée, puis les quatre filles du même philosophe, puis les cinq filles de Diodore, maître de Zénon de Cittion, et enfin la célèbre Hypatie, qui vécut en sage et qui mourut en martyr : nous nommerons aussi avec Sappho quelques femmes poètes, qui peut-être ne furent pas toutes courtisanes ; mais ce sont des exceptions. Encore peut-on expliquer là plupart de ces exceptions par un prosélytisme de famille, qui fit de ces femmes des philosophes de ménage, sous les ordres, comme toujours, de leurs parens et de leur mari. — Quoi qu’il en soit, les courtisanes seules pouvaient recevoir chez elles les hommes d’état, les gens de finance, les poètes, les artistes, exercer quelque influence sur l’opinion et même sur les affaires. C’est chez elles que les fils de famille allaient dépenser en banquets et en fêtes tout l’argent qu’ils ne mettaient pas à des chevaux, à des chiens et à des combats de coqs. C’étaient elles qui tenaient le dé, qui faisaient la mode et les réputations, qui décidaient sur les tragédies ou sur les comédies des dernières fêtes de Bacchus, ou sur le dernier conte milésiaque qui avait paru (ces contes [page 337] étaient les romans d’alors, c’est bien à Milet qu’ils devaient naître) ; en un mot, elles donnaient le ton, et elles seules pouvaient le donner. Les femmes honnêtes n’avaient qu’une existence latente, celles-ci avaient seules une existence visible et effective. Et cela explique, pour le dire en passant, comment presque toutes les femmes qui figurent dans la comédie antique sont des courtisanes; on n’en pouvait point montrer d’autres sur le théâtre, parce que l’on n’en voyait point paraître d’autres dans la vie.
Telles étaient les mœurs des courtisanes grecques ; disons maintenant, par occasion, quelques mots des principales.
Aspasie, de Milet, apporta à Athènes les mœurs ioniennes. Elle devint la maîtresse de Périclès et le maître de Socrate, qui allait partout où il croyait pouvoir s’instruire et enseigner. Cela, et peut-être la manière dont elle enseignait elle-même, la fit surnommer Socratique. Qu’on ne se méprenne pas au mot enseigner ; c’était en se jouant qu’elle abordait avec Périclès et Socrate les plus hautes questions de la philosophie et de la politique, cela n’ôtait rien à sa grace. Alcibiade venait aussi chez elle, comme Saint-Évremont chez Ninon de l’Enclos, et ne profitait pas moins de ses leçons que de celles de Socrate. Ce n’est pas seulement dans l’art de la parole que celui-ci la reconnut pour son maître, il la déclara aussi, en plaisantant, son maître d’amour ; ce qui ne veut pas dire qu’il l’eut pour maîtresse, comme quelques-uns l’ont prétendu : quoi que puisse conter le moqueur Lucien et sur ce point et sur un autre encore, la pureté de Socrate est hors de tout soupçon. Périclès conçut pour Aspasie une passion si vive, qu’il répudia sa femme pour l’épouser. On dit même qu’il en eut un fils auquel les Athéniens ne craignirent pas d’accorder le titre de citoyen. Au reste, Thémistocle, le général Timothée, l’orateur Démade, le rhéteur Aristophon, Bion le philosophe, étaient aussi fils de courtisanes ; ce qui ne les empêcha ni d’être illustres, ni d’aimer les courtisanes à leur tour. « Ce petit garçon que vous voyez là, disait Thémistocle à ses amis, est l’arbitre de la Grèce, car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens gouvernent les Grecs. » Périclès en eût pu dire autant d’Aspasie ; c’est à cause d’elle que la guerre de Samos, puis celle de Mégare, qui amena celle du .Péloponnèse, eurent lieu. Voici comme Fontenelle le raconte, d’après Aristophane et Athénée : « La guerre du Péloponnèse vint de ce que de jeunes Athéniens, qui avoient bu, allèrent à Mégare enlever la courtisane Simætha, et que ceux de Mégare, pour se venger, enlevèrent deux demoiselles d’Aspasie ; ce qui fut cause que Périclès, qui était tout-à-fait dans les intérêts d’Aspasie, fit traiter Mégare d’une manière si dure, que cette ville fut obligée d’implorer le secours des Lacédémoniens.» C’est pourquoi le poète comique Eupolis la surnomma Hélène, comme ayant causé, elle aussi, [page 338] une guerre désastreuse à son pays. La puissante séduction qu’elle exerçait sur l’orgueilleux Périclès lui valut encore les surnoms d’Omphale et de Déjanire. Son influence, cependant, ne fut pas toujours malheureuse : c’est elle qui, par le pouvoir de sa philosophie et de son éloquence, sut réconcilier avec sa femme Xénophon, l’illustre capitaine et l’écrivain distingué qui fit et écrivit la retraite des dix mille. Lucien vante l’habileté d’Aspasie dans les affaires et son extrême sagacité en politique ; si bien qu’il n’est pas impossible que la diplomatie, c’est-à-dire, d’après les racines grecques, la science d’écrire et de parler double, ait été inventée par une femme. Platon, dans son Ménexène fait dire à Socrate qu’il la croit l’auteur de la fameuse oraison funèbre prononcée par Périclès, et en rapporte une qu’il prétend lui avoir entendu prononcer à elle-même le jour précédent. Ne serait-ce qu’une plaisanterie, une ironie socratique ? Mais cela est encore attesté par d’autres témoignages. Aspasie ayant été accusée d’impiété, Périclès, par ses prières et même par ses larmes, la fit absoudre. Au reste, elle l’aimait comme elle en était aimée; elle s’était embarquée avec lui sur la flotte qui fit la conquête de Samos. Il n’est donc pas croyable qu’elle fit pour Périclès ce que firent Livie pour Auguste, Mme de Pompadour pour Louis XV, et qu’elle institua une espèce de Parc-aux-Cerfs destiné à pourvoir aux plaisirs de son époux ou de son amant. Ce que Plutarque raconte là-dessus doit vraisemblablement être rapporté à une autre Aspasie, qui était de Mégare, et qui ne racheta par aucun esprit sa vie débauchée. La nôtre était venue de Milet à Athènes avec une certaine Thargélie, remarquable aussi par sa beauté et par ses talens, qui, après avoir été l’amante de plusieurs Grecs illustres, finit par épouser un roi de Thessalie.
Phryné était née à Thespies : Béotienne, elle devait avoir moins d’esprit qu’Aspasie, et elle ne joua pas un si grand rôle ; mais elle était fort belle et fort riche des revenus de sa beauté. Elle offrit, dit-on, de rebâtir à ses frais les murs de Thèbes, à condition qu’on y mettrait cette inscription : « Alexandre l’a détruite, Phryné l’a rebâtie.» C’eût été un peu comme la fille du roi d’Égypte Chéops, qui, à ce que rapporte Hérodote, ayant exigé de chacun de ses amans une pierre de taille, en construisit la grande pyramide ; cela n’eût pas mal rappelé non plus les murailles de Paris dans Rabelais. On refusa la proposition de Phryné. Le célèbre orateur Hypéride, s’étant chargé de la défendre dans un procès (nous voyons que les courtisanes avaient beaucoup d’affaires avec la justice), s’avisa, pour gagner sa cause, d’un moyen très neuf. En achevant sa péroraison, tout à coup il saisit Phryné par la main, la fit avancer devant les juges et lui découvrit le sein. Les juges demeurèrent ébahis, comme Louis XIII devant Marion de Lorme. Tout fut dit. « Elle était surtout fort belle (au témoignage d’Athénée) dans ce qui [page 339] ne se voit pas, ?? t??? µ? ß?ep?µ?????. Aussi n'était-il pas facile d'obtenir qu'elle se montrât nue, car elle portait une longue tunique qui enveloppait tout le corps, et elle n'allait jamais aux bains publics ; mais, dans une fête de Neptune à Éleusis, ayant laissé tomber ses vêtemens à la vue de tous les Grecs, et dénoué ses cheveux, elle entra dans la mer. Le peintre Apelles saisit cette occasion, et crayonna d'après elle sa Vénus Anadyomène (c'est-à-dire née du sein des ondes). Elle servit aussi de modèle au sculpteur Praxitèle, qui était son amant. » Au reste, il y eut deux Phryné, comme il y eut deux Aspasie.
Il y eut aussi deux Laïs, qu'il est assez difficile de distinguer. Toutes deux habitaient Corinthe. L'une y était née, l'autre y était venue de Sicile comme prisonnière de guerre ; elle était de la petite ville d'Hyccara. Celle qui était née à Corinthe était, dit-on, la fille de cette fameuse Timandra, maîtresse d'Alcibiade. Un jour, lorsqu'elle était encore toute jeune fille, le peintre Apelles la vit puiser de l'eau à la fontaine de Pirène ; frappé de sa beauté, il l'emmena avec lui à un banquet chez ses amis ; les convives se mirent à le railler d'avoir amené, comme sa maîtresse, une petite fille : « Laissez faire, dit-il, dans trois ans je vous montrerai si j'ai tort. » C'est ainsi que, chez ce peuple grec, spirituel et corrompu, artiste jusqu'à l'immoralité, le beau allait trouver le beau : Aspasie s'unissait à Périclès, Praxitèle à Phryné, la virginité de Laïs était pour Apelles. Le sein de Laïs, comme celui de Phryné servait de modèle à tous les sculpteurs et à tous les peintres. L'autre Laïs, à ce qu'on croit, eut, entre autres amans, Aristippe, le philosophe du plaisir, Diogène le cynique, Démosthènes le grand orateur. « Pourquoi aimer Laïs, qui ne vous aime pas ? disait quelqu'un à Aristippe. — Oh bien ! dit-il, je pense que le vin et le poisson ne m'aiment pas non plus, mais je ne laisse pas d'en user avec plaisir. » Elle conçut un amour passionné pour un athlète nommé Eubate, et lui fit promettre de ne pas partir sans elle ; il partit avec son portrait. L'une des deux Laïs fut assassinée, en Thessalie, par des femmes jalouses de sa beauté ; l'autre survécut à la sienne : dans sa vieillesse, elle dédia son miroir à Vénus, avec une inscription attribuée à Platon, que Voltaire a traduite ainsi :
« Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle ;
II redouble trop mes ennuis :
Je ne saurais me voir, dans ce miroir fidèle,
Ni telle que j'étais, ni telle que je suis. »

Elle mourut à Corinthe, comme eût voulu mourir Ovide, comme mourut, dit-on, Raphaël.
On pourrait mentionner encore Hipparchie, la plus célèbre des femmes qui embrassèrent la philosophie cynique. Le philosophe Cratès, quoique bossu et fort pauvre, lui inspira un amour si vif qu'elle [page 340] voulut tout quitter pour aller vivre avec lui. En vain ses parens lui firent des représentations sur sa folie, en vain Cratès lui-même lui mit devant les yeux sa misère et sa difformité : elle répondit qu’elle ne pouvait trouver un mari ni plus riche ni plus beau qu’un tel philosophe, et qu’elle était décidée à le suivre partout. Alors Cratès la conduisit dans le Pœcile, un des portiques d’Athènes les plus fréquentés, et c’est là, en public et à la face du soleil, que le mariage fut consommé. On ajoute qu’un ami de Cratès jeta son manteau sur les époux. Saint Augustin a dit sur ce manteau des choses bien étranges . C’est en mémoire de ce fait que l’on célébra depuis, dans le Pœcile , la fête des Cynogamies (noces des chiens ou des cyniques). Hipparchie écrivit des ouvrages philosophiques. — Nommons encore la brave Leæna, la lionne, amante d’Harmodios, à qui la torture ne put arracher une délation, et à qui on éleva une colonne, comme souvenir national ; la belle Naïs, dont le rhéteur Alcidamas d’Elée composa l’éloge ; l’espiègle Gnathæna, Archæanassa, amante de Platon ; Herpyllis, amante d’Aristote, qui eut d’elle son fils Nicomaque ; Léonce, maîtresse d’Epicure, puis de son disciple Métrodore, qui eut une fille, nommée Danaé, courtisane aussi ; Néméa maîtresse d’Alcibiade, lequel se fit peindre assis sur ses genoux ; Pythionice, amante d’Harpale, qui lui éleva près d’Athènes un monument de dimension colossales ; Glycère, qui succéda à Pythionice, à qui, pendant sa vie, on rendit des honneurs comme à une reine, à qui, après sa mort, on éleva une statue d’airain (aujourd’hui on s’attelle au carrosse des danseuses, mais on ne leur élève plus que des statuettes) ; une autre Glycère encore, diseuse de bons mots un peu forts ; Callixena, que Philippe et Olympias donnèrent à leur fils Alexandre ; Thaïs, qui, avec ce roi, incendia Persépolis au sortir d’une orgie, qui donna deux enfans à un roi d’Égypte et une reine aux Cypriotes, comme plusieurs autres courtisanes d’Ionie avaient mêlé leur sang, chez les Parthes, à la famille royale des Arsacides ; Lamia, maîtresse de Démétrios preneur de villes, lequel un jour imposa tout d’un coup un tribut énorme aux Athéniens au profit d’elle et de ses femmes, afin qu’elles s’achetassent des savons et des parfums ; enfin les danseuses Aristonice, Agathoclea, Œnanthe, qui virent aussi des rois à leurs pieds, et cent autres dont les noms charmans mériteraient seuls l’immortalité. Branche-de-Myrte, Petite-Abeille, Feston-de-Vigne, si l’on osait les traduire ainsi en français.
Voilà ce qu’étaient les courtisanes grecques. On voit que la plupart d’entre elles ne tinrent pas une place moins distinguée que Marion, Ninon et Mme de Pompadour. Cela posé, nous allons pouvoir dire ce que Sappho nous paraît être.

 

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