ETUDES SUR L'ANTIQUITE, SAPPHO ET LES LESBIENNES PAR EMILE DESCHANEL (page 4)

 

II

[page 341] De même qu'il y eut plusieurs Aspasie, plusieurs Phryné, plusieurs Laïs, plusieurs Glycère, il y eut aussi plusieurs Sappho ; on en distingue deux entre autres, nées toutes les deux dans cette île de Lesbos, patrie naturelle des femmes voluptueuses, musiciennes et lettrées. L'une des deux fut un poète illustre, et il nous reste de précieux fragmens de ses poésies. De sa vie l'on sait peu de chose. Le nom de son père est incertain, sa mère s'appelait Cléis, et elle eut une fille qui porta le même nom. Souvent, chez les Grecs, les petits-fils ou petites-filles prenaient le nom de leurs aïeuls. Elle perdit son père à l'âge de six ans ; elle conserva peut-être sa mère plus long-temps, si c'est à elle qu'étaient adressés ces vers :

« Ma douce mère, je ne puis du tout travailler à ma toile
Etant accablée du regret de ce bel adolescent à cause de la tendre Vénus. »

Elle eut deux frères, Charaxe et Larique. Elle fut mariée (mais nous avons dit que peut-être ce mot n'avait pas une signification bien précise) avec un homme riche d'Andros, nommé Cercolas, et elle en eut cette fille nommée Cléis, à laquelle se rapporte le fragment suivant :

« II ne nous sied pas ; on ne doit point entendre pleurer dans une maison qu’habitent les Muses.»

Sappho, née en 612 avant notre ère, florissait vers 590 ; par conséquent, elle était contemporaine d'Alcman, de Stésichore, d'Anacréon, de Simonide de Céos, d'Ibycos et d'Alcée, né comme elle à Mitylène, et qui s’éprit pour elle d'un amour malheureux. Aristote, dans sa Rhétorique nous a conservé les vers par lesquels elle le repoussait : « Je voudrais parler, avait dit Alcée, mais la honte me retient. » Sappho répondit :

« Si ta pensée était pure et honorable, et si ta bouche n'allait pas s'ouvrir pour le mal, la honte ne serait pas sur ton visage, et tu ne craindrais pat de parler selon l'honneur. »

Au reste, ils se réconcilièrent, et elle lui accorda son amitié, sinon son amour. Il est vraisemblable qu'Anacréon ne vit jamais Sappho, quoiqu’on le lui ait donné pour amant (4), ainsi qu'Hipponax et Archiloque. Jusqu’à quelle époque vécut-elle ? C'est ce que n'établit aucun témoignage car le mot plus âgée, qui se trouve dans un fragment, est trop vague pour qu'on en puisse rien inférer :

" Eh bien ! Si tu es mon ami, cherche une couche plus jeune que la mienne ;
Car je ne puis recevoir tes embrassemens, moi qui suis plus âgée que toi.»

[page 342] Sappho ne parle ici que relativement, si tant est que, dans ce fragment (nous le disons une fois pour toutes), elle parle pour elle-même. On dit qu'elle conspira avec Alcée contre Pittacos, tyran de sa patrie, dans le sens que les anciens donnent à ce mot ; qu'ayant échoué dans cette lutte politique, elle fut bannie et alla mourir en Sicile, et que les Siciliens, admirateurs de son génie, lui élevèrent une statue.
Quant à sa mort volontaire par désespoir d'amour, on sait ce que raconte la légende poétique. Au midi de l'île de Leucade, dans la mer Ionienne, était un cap dont le pied se hérissait de brisans. Une tradition conseillait aux amans malheureux de se précipiter de ce cap dans la mer ; ceux qui ne périssaient pas étaient guéris de leur amour. Sappho, éprise du beau Phaon et dédaignée de lui, vint au cap de Leucade et tenta la terrible épreuve. Elle monta sur le rocher escarpé qui s'avançait au-dessus des flots, elle chanta un dernier chant, l'ode à Vénus peut-être, ce cri d'une âme déchirée, puis elle se précipita.
C'est à l'autre Sappho que Suidas et Photios, d'après Athénée, veulent faire honneur de cette mort. Cette autre Sappho, née de même dans l'île de Lesbos, mais à Éresos et non à Mitylène, était une courtisane, joueuse de lyre, qui vécut plus lard. Suidas, après avoir rapporté sa mort en deux mots d'une concision lexicographique, elle se noya, ajoute, ce qui montre bien qu'il la distingue de la première : «Quelques-uns lui ont attribué aussi des poésies lyriques. » On a trouvé une médaille à l'effigie et au nom de Sappho Érésienne. — Cependant Ovide et bien d'autres rapportent à la première Sappho et cet amour et cette mort.
Quelle que soit celle des deux Sappho qu'on veuille faire périr ainsi, les légendaires n'ont pas considéré que le voyage est long de Lesbos à Leucade : avant de l'avoir achevé, la première eût changé d'idée, la seconde eût changé d'amant. Peut-être est-ce à une autre Sappho encore que la légende de Phaon doit être rapportée. Ce nom de Sappho était très commun parmi les Lesbiennes, et surtout, après que l'une d'elles l'eut illustré, ce fut sans doute à qui le porterait ; puis les poètes mêlèrent les aventures de toutes ces Sappho et attribuèrent à une seule ce qui se rapportait à plusieurs.
Un fait constant, c'est que Sappho fut formée dans une école de Lesbiennes, ou en forma une : on nomme quelques-unes de ses élèves ou de ses compagnes de poésie et d'amour. Pourquoi donc cacher ce qui paraît évident ? C'est que Sappho, élève ou chef d'une de ces écoles, Sappho, musicienne et poète, Sappho, voluptueuse et passionnée, fut une courtisane, — dans l'acception la plus relevée de ce mot, — non pas comme l'autre Sappho, qui n'était qu'une joueuse de lyre, mais une courtisane comme Laïs, comme Phryné, comme Aspasie. Qu'on n'objecte pas son mariage apparent ou réel ; ne dit-on pas aussi qu'Aspasie fut la femme de Périclès ? Il ne faut pas altérer la vérité par amour de l’idéal. [page 343] Nous croyons donc, en effet, que Sappho fut ce qu'étaient les autres Lesbiennes, et qu'elle ne se distingua d'elles que par le génie. Bien plus, d'après une tradition très répandue et arbitrairement contestée, elle fut Lesbienne dans toute l'étendue de ce terme. « Ce ne sont pas les hommes, dit Lucien, qu'aiment les Lesbiennes. » Et, en effet, le nom de Lesbienne et le verbe aimer à la lesbienne sont demeurés dans la langue grecque comme des témoignages irrécusables de cette affreuse dissolution. Certes, nous voudrions pouvoir penser que notre Sappho, un si grand poète, fut exempte de ces souillures ; mais, comme nous aimons encore plus, la vérité que l'idéal, c'est à l'opinion contraire que nous nous rangeons à regret. En vain allègue-t-on que cette opinion ne se trouve exprimée que par des écrivains qui vinrent long temps après elle : cela ne prouve qu'une chose, c'est que, de son temps, cette corruption était trop générale pour être remarquée. La morale ne s'en indigna que plus tard, et encore assez faiblement. Ovide nomme quelques-unes des amies de Sappho, et il ajoute (c'est Sappho qui parle) :
« Et cent autres que j'ai aimées non sans péché, »
Atque aliae centum quas non sine crimine amàvi !

Quelques-unes des amies et élèves de Sappho devinrent célèbres comme elle. — Érinne, de Lesbos ou de Téos, avait écrit un poème de La Quenouille, en trois cents vers : il en reste deux fragmens de deux vers chacun. Nous avons aussi trois épitaphes, dont une fort gracieuse, qu'elle avait composées pour des jeunes filles ses compagnes. Elle mourut à dix-neuf ans. C'est tout ce que nous savons d'elle ; mais, avec cela seulement, on ne peut s'empêcher de l'aimer, et sa mémoire est comme un doux parfum. Une épigramme de l'Anthologie lui donne le surnom d'Abeille. Il ne paraît pas qu'on ait raison de lui attribuer l'ode e?? t?? ?µ??. — A côté de ce talent gracieux, il faut citer le talent énergique de Télésilla d'Argos, la belle guerrière, comparée, par les critiques anciens, à Alcée et à Tyrtée même. Ces critiques, tout comme ils ont distingué et canonisé (admis dans leur canon, ou liste consacrée) neuf poètes lyriques principaux, ont distingué aussi neuf poétesses. Le chiffre des muses, à ce qu'il semble, entrait pour beaucoup dans leurs jugemens. Sappho eut 1’honneur d'être comptée en même temps parmi les uns et parmi les autres. En effet, les neuf poètes lyriques sont Alcman, Alcée, Sappho, Stésichore, Ibycos, Anacréon, Simonide de Céos, Pindare et Bacchylide ; les neuf poétesses sont Sappho, Érinne, Télésilla, Myrtis de Béotie, Corinne, Praxilla de Sicyone, et enfin Anyté de Tégée, Nossis de Locres, Mœro de Byzance, qui vécurent trois siècles plus tard. — Corinne, de Thèbes ou de Tanagre, célèbre par sa beauté autant que par son génie, était élève de Myrtis, et, avec elle, donna des leçons à Pindare, après l’avoir vaincu cinq fois dans les joûtes poétiques. Comme il prodiguait les mouvemens, les figures, les allégories et les métaphores, elle lui dit :

[page 344]

« II faut semer la graine avec la main, et non la répandre à plein sac.» Elle fut surnommée la Mouche, comme Érinne l'Abeille. Ses poésies formaient cinq livres ; il n'en reste qu'une vingtaine de fragmens, dont le plus long a quatre vers. Au reste, Corinne n'était pas élève de Sappho.
Quelle qu'ait pu être d'ailleurs la nature des rapports de Sappho avec les jeunes Lesbiennes auxquelles elle enseigna la poésie et l'amour, si les témoignages de l'histoire sont insuffisans, l'ode à une femme aimée, dans laquelle on sent à chaque vers, à chaque mot l'accent d'une passion personnelle , et plusieurs des fragmens qui vont la suivre, ne suffiront que trop à dissiper toutes les incertitudes ; mais oublions ce qui dans Sappho appartient à la société antique plutôt qu'à là femme même : sachons ne voir et n'admirer que le poète.

A UNE FEMME AIMÉE.

« Celui-là, me paraît égal aux dieux qui, assis en face de toi, écoute de près ton doux parler
« Et ton aimable rire : ils font tressaillir mon cœur dans mon sein, la voix n’arrive plus à mes lèvres ;
« Ma langue se brise, un feu subtil court rapidement sous ma chair, mes yeux ne voient plus rien, mes oreilles bourdonnent ;
« Une sueur glacée m'inonde, un tremblement me saisit tout entière ; je deviens plus verte que l'herbe ; il semble que je vais mourir.
« Eh bien ! J'oserai tout, puisque mon infortune... »

Ici l'ode est interrompue.
« N'admirez-vous point (dit Longin dans un passage bien senti, que Boileau traduit en style un peu précieux) comment elle assemble toutes ces circonstances, l’ame, le corps, l'ouïe, la langue, la vue, la couleur, comme si c'étaient autant de personnes différentes et prêtes à expirer ? Voyez de combien de mouvemens contraires elle est agitée ! Elle gèle, elle brûle, elle est folle, elle est sage, ou elle est entièrement hors d'elle-même, ou elle va mourir. En un mot, on dirait qu'elle n'est pas éprise d'une seule passion, mais que son âme est un rendez-vous de toutes les passions. »

Catulle a imité cette ode, mais n'a pas prétendu la traduire ; il emprunte les paroles de Sappho pour parler à sa Lesbie, puis il abandonne [page 345] l’ode qu'il imite avant même d'être arrivé jusqu'à l'endroit où elle finit pour nous. Au reste, la prétendue traduction de Boileau s'éloigne beaucoup plus de l'original que l'imitation libre de Catulle .
L'autre grande pièce qui nous est restée de Sappho est cette belle ode à Vénus. Quoiqu'elle n'ait pas eu si souvent que l'ode à une femme aimée les honneurs de la traduction, elle n'est pas moins admirable.

A APHRODITE.

« Immortelle Aphrodite, au trône brillant, fille de Jupiter, savante en artifices,
je te supplie, n'accable pas mon âme de dégoûts et d'ennuis, ô déesse !
« Mais viens à moi, si jamais en d'autres temps, écoutant mes instantes prières,
tu les exauças, et, laissant la demeure de ton père, tu vins, ayant attelé
« Ton char doré ; et de beaux moineaux agiles, faisant tourbillonner autour
de la terre brune leurs ailes rapides, te traînaient du haut du ciel à travers les
airs.
« En un instant, ils arrivèrent ; et toi, ô bienheureuse ! ayant souri de ton
visage immortel, tu me demandais ce qui causait ma peine, et pourquoi je
t'appelais,
« Et quels étaient les vœux ardens de mon âme en délire :
« Qui veux-tu de nouveau que j'amène et que j'enlace dans ton amour ?
Quel est celui qui t'outrage, ô Sappho ?
« Car, s'il te fuit, bientôt il te poursuivra : s'il refuse tes présens, il t'en
offrira ; s'il ne t'aime pas, il t'aimera, même quand tu ne le voudrais plus. »
« O déesse ! Viens à moi encore aujourd'hui ! Délivre-moi de mes peines
cruelles ; et tout ce que mon cœur brûle de voir accompli, accomplis-le, et sois
toi-même mon alliée ! »

Est-il une prière plus instante, plus irrésistible ? Et comme la grace de la poésie se mêle avec la passion, sans la distraire ! Comme Sappho a soin de rappeler, avec la première assistance qu'elle a reçue de la déesse, le beau sourire de son visage immortel et tout ensemble la promesse [page 346] par laquelle Vénus s'est engagée ! Et cette promesse, ne sont-ce pas bien les paroles mêmes de Vénus ? Quelles autres a-t-elle pu prononcer si ce n'est celles-là ? Qui veux-tu que j'enlace dans ton amour. Ô Sappho ! S'il te fuit, il te poursuivra..... Et ce dernier trait si habile encore, que Racine fait mieux comprendre en le développant ; Phèdre aussi adresse une prière à Vénus, une prière toute pleine d'amertume, et, comme Sappho, elle essaie d'intéresser Vénus dans son amour :

Déesse, venge-nous ; nos causes sont pareilles !

Presque toutes les poésies de Sappho ne respirent que l'amour ou Vénus :

« Viens, déesse de Cypre, verser dans des coupes d'or un nectar mêlé de
douces joies à mes amis, qui sont aussi les tiens. »
« O Vénus à la couronne d'or, puisse-je gagner la partie !... »
« Je te donnerai une chèvre blanche, et je te ferai des libations... »
« Pour moi, j'aimerai la volupté tant que j'aurai le bonheur
de voir la brillante lumière du soleil et de contempler ce qui est beau. »
« L'amour brise mon âme comme le vent renverse les chênes dans les montagnes. »

Par intervalles, au milieu de sa passion, elle laisse échapper un regret, triste à la fois et gracieux :
.
« Virginité ! virginité ! tu me quittes ; où t'en vas-tu ? »

Et la virginité lui répond :

« Je ne reviendrai plus à toi jamais, à toi je ne reviendrai plus »

Mais la passion reprend aussitôt, et le regret s'efface.

« Je regrette, puis je désire. » — « Mes pensées se partagent, et je ne sais ce
que je poursuis. » — « Tiens-toi debout devant moi, ô mon ami ! et déploie la
grace de tes regards. »

Cela n'est-il pas biblique ? et ce qui suit encore davantage ?

« ..... Plus délicat que le narcisse,… » — « ..... D'un parfum royal... »—
« Ton visage est doré comme le miel. » — « A quoi donc, ô mon bien-aimé,
te comparer justement ? C'est à une branche gracieuse que je te comparerai. »

On croit lire le Cantique des Cantiques, cette fraîche églogue d'amour, qu'on s'est évertué à expliquer dans un sens mystique bien vainement ; qu'on se rappelle ces versets : « Ta taille est semblable à un palmier... Au son de ta voix, mon ame se fond... Je me pâme d'amour... »
On voit aussi figurer souvent dans les vers de Sappho les banquets et les coupes ; on sait que chez les anciens amare et potare sont deux mots souvent unis. On appelait le vin le lait de Vénus.

[page 347]

« Tous en commun tenaient des coupes et faisaient des libations, et souhaitaient toute sorte de bonheur à l'époux. »

Mais c'est toujours à l'amour qu'elle revient :

« Faites venir le beau Ménon, si vous voulez que vos banquets me plaisent. »

Quelquefois, à travers ces fragmens si courts, on suit le développement de la passion comme dans un drame.

« Je vais chanter pour ma bien-aimée un agréable chant.
« ..... Allons, ma lyre divine, parle et prends une voix.
« La cigale secoue de ses ailes un bruit harmonieux, quand le souffle de l'été
volant sur les moissons, les brûle.
« Je retourne mes membres sur ma tendre couche ;
« La lune s'est plongée dans la mer,
« Et avec elle les pléiades ; — la nuit est à son milieu.
« L'heure passe,
« Et je suis couchée solitaire !
«L'amour, qui brise les membres, vient de nouveau m'agiter, serpent doux
et cruel qu’on ne peut soumettre ! Atthis, tu hais mon souvenir et tu voles chez
Andromède !
« Ne dédaigne pas ces réseaux de pourpre que j'ai fait venir de Phocée, don
précieux que je dépose à tes genoux.
« Andromède a été bien récompensée de ses prières !
« Sappho, pourquoi implorer la puissante Vénus ?
« Je ne crois pas que mes chants touchent le ciel, le ciel est sourd. »

N’est-ce pas là l'expression douloureuse de la passion ? n'est-ce pas la une insomnie pareille à celle de Didon ?... Après ces dernières paroles, on sent un découragement profond; elle se tait, ce semble, pendant quelques instans ; à peine laisse-t-elle échapper des mots brisés qui pourraient être ceux que nous retrouvons ça et là : « Mon souci !... » « C’est le secret de mon cœur !... » Elle veut se taire, mais bientôt un cri de douleur lui échappe de nouveau : « Je t'aimais, Atthis, autrefois ! » Ce dernier mot, p??a?p?t, dans le tour grec, est d'un effet naïf et passionné.

« Tu m'oublies ! ou tu aimes un autre que moi entre les mortels ! »
« Puissent les vents emporter le souci qui m'accable ! »

Alors, jetant un regard en arrière, elle se reporte aux premiers temps de cet amour, elle repasse avec mélancolie sur les traces d'un bonheur qui n’est plus :

« Je la vis qui cueillait des fleurs, c’était une toute jeune fille… De molles guirlandes entouraient son beau col. »

Mais elle s’arrache brusquement à ce souvenir si plein d'amertume, met à regarder dédaigneusement la rivale qu’Atthis lui préfère ; [page 348] dans ses paroles, non-seulement 1’amante irritée mais la femme paraît tout entière, elle la raille parce quelle n'est pas élégamment vêtue :

« Est-ce là celle qui t’a charmé le cœur cette femme habillée rustiquement, qui ne sait pas l’art de marcher avec une robe à longs plis ? »

Puis, s’adressant peut-être à sa rivale elle-même, d'un ton hautain et méprisant :

« Ne sois pas si fière pour une bague ! »
« Enfant, tu me parais petite et sans grace ! »

Cela est admirable de vérité. Il est bien facile de voir que Sappho exprimait dans ses poésies, non des sentimens imaginaires, mais les sentimens même qui agitaient et brûlait son cœur ; elle était poète parce qu’elle aimait. Dans ces fragmens si courts, si épars, quelle vie ! quelle flamme ! S’il n’y avait eu que des vers, eussent-ils survécu à ce morcellement ? Ce ne serait qu’une poussière morte ! Mais il y avait autre chose, il y avait une ame passionnée qui s’y était répandue, qui les avait imprégnés de feux et de larmes ! Aussi cette poussière de poésie est encore animée, cette cendre est pleine d’étincelles.
…………….Spirat adhuc amor,
Vivuntque commissi calores
?oliae fidibus puellæ !

Quelques autres mots de dépit amoureux se trouvent encore çà et là :

« Gorgo m'ennuie horriblement !...
« Quand la colère envahit l’ame, il faut empêcher la langue de se répandre en injures.
« Je ne suis pas de celles qui gardent leur colère, j’ai l’ame bonne.
« Ces sentimens sont ceux des autres, mon cœur ne les connaît pas. »

Ce sont peut-être là des mœurs oratoires et poétiques ; mais par une bizarrerie de l’esprit, s’il reste peu de vers d’un poète, ou peu de lignes d’un prosateur, on est porté à les prendre à la lettre plus volontiers qu’on ne ferait les mêmes paroles dans un auteur complet. Le prix qu’on y attache et la vérité qu’on y suppose semblent être en raison de la rareté. Pourquoi ailleurs ne croirions-nous pas Sappho ? Tout montre en elle une ame généreuse. Elle était pleine de commisération, surtout à vrai dire, pour les peines d’amour, non ignara mali.

« Toi qui es plus belle, Mnasidica, que la molle Gyrinno, tu ne trouvais pas de femme plus triste que toi sous le ciel.
« ….Allons, Mnasidica, mets une couronne sur ta chevelure que j’aime ;
« Tresse des branches d’anis avec tes petites mains :
« Orné de fleurs, on est plus agréable aux dieux
« Pour leur offrir des sacrifices ; sans couronne on ne leur plaît pas. »

Cependant il ne faut pas croire que la passion amoureuse ait été [page 349] l'unique inspiration de Sappho, qu'elle et sa poésie n'aient vécu que d'amour. Tous les grands et beaux sentimens, elle les exprima dans ses vers parce qu'elle les avait dans son cœur. Quand elle fut mère, elle le fut avec passion comme elle avait été amante. Outre le fragment déjà cité, où, d'un air charmant, elle dit à sa petite fille qu'on ne doit pas entendre pleurer dans une maison qu'habitent les Muses, outre celui-ci, qui a pu inspirer Catulle :

« Comme une petite fille voletant autour de sa mère (1); »

nous possédons encore le suivant :

« J'ai à moi une jolie enfant, dont la beauté est semblable à celle des chrysanthèmes, Cléis, ma Cléis bien-aimée, que je ne donnerais pas pour toute la Lydie... » .

II est curieux de voir en passant par quelles fortunes presque tous ces précieux fragmens nous sont parvenus. A qui devons-nous ces trois jolis vers entre autres ? Au grammairien Héphestion, qui les a cités comme étant des. vers asynartètes.—Bénis soient donc les grammairiens ! C'est dans leur fatras que l'on a retrouvé plus d'un beau vers; nous leur en sommes redevables comme on est redevable aux Goths ou aux Vandales de quelques statues enfouies. J'oubliais de dire, au reste, qu'un commentateur s'indigne contre Héphestion, parce que ces trois vers ne sont pas asynartètes! nec tolerabiles sunt versus asynarteti !

Sappho connut aussi l'amitié, et elle la connut tout entière, jusqu'aux regrets qu'elle nous laisse après qu’elle est perdue :

«Latone et Niobé étaient mes amies bien chères! »

et jusqu'à l'amertume que l’on sent de l'ingratitude de ceux qu'on aimait :

« Tous ceux à qui j'ai fait du bien sont les premiers qui me déchirent. »

Est-il nécessaire d'ajouter qu'elle eut l'amour ardent de son art ? Quand cette école poétique qui se forma ou se développa autour d'elle ne l'attesterait pas, voyez les paroles qu'elle adresse à une femme riche et ignorante :

« Tu mourras un jour, et pas un souvenir ne restera de toi après ta vie; car
tu ne connais pas les roses de Piérie, et tu seras obscure dans les demeures
d’Hadès, mêlée à la foule des pâles ombres. »

Puisqu'elle aimait la poésie, elle aimait la gloire ; elle y pensa, et elle [page 350] se la promit comme tous les poètes. Même le vers où elle exprime cette foi dans l'avenir a un ton d'affirmation et d'autorité remarquable :

« Je dis qu'on parlera de nous dans l'avenir. »


Mais il manquerait quelque chose à Sappho pour avoir été un grand poète, si elle n'avait pas été saisie du spectacle de la nature, si elle n'avait exprime jamais que les passions ou les sentimens de son âme, si ses vers par quelque côté n'avaient reflété le monde extérieur les arbres, les fleurs, les oiseaux. Tous les grands poètes, même les dramatiques, Eschyle, Aristophane, Shakespeare, Molière aussi, à sa manière, et même Racine, et même Corneille, quoique rarement , ont vu et regardé la nature, et en ont mêlé les couleurs aux sentimens de l’ame humaine. On retrouve les impressions de Sappho dans quelques mots épars de ces fragmens si courts, débris d’une grande poésie. Déjà nous en avons vu quelques-unes mêlées à d'autres détails ; en voici plusieurs encore :

« Une onde fraîche et sacrée murmure alentour parmi les branches des pommiers, dont les feuilles luisantes répandent le sommeil... »

«Étoile du soir, tu réunis ce que l’aurore brillante avait séparé, tu ramènes la brebis, tu ramenés le chevreau, tu ramènes l'enfant à sa mère... »

Byron s’est souvenu de ces vers dans don Juan et les a un peu paraphrasés. Au reste, Sappho ne décrit pas pour décrire. Les impressions qu'elle a reçu sans les chercher se mêlent naturellement dans ses vers à ses sentimens et à ses idées. Voici assurément le plus charmant exemple de ces images heureuses, instinctives, irréfléchies, dans lesquelles la poésie de la nature s'ajoute à la poésie du cœur :

« Élevez ces portes !
O hyménée !
Ouvriers, élevez ces portes !
O hyménée ! .
L'époux s'avance, pareil à Mars !
O hyménée !
Il est plus grand que les plus grands!
O hyménée ! »

[page 351] « Et plus fier au-dessus des autres qu'un chantre de Lesbos au-dessus des chantres étrangers!...
« Comme un doux fruit rougit sur la plus haute branche,
« Et tout en haut sur la plus haute ; et on l'a oublié en faisant la cueillette ;
« Non, on ne l'a pas oublié, mais on n'a pu l'atteindre...

(Telle la jeune fiancée?...)

« Comme l'hyacinthe que les pasteurs, dans les montagnes, roulent sous leurs
pieds, et la belle fleur est brisée!... »

(Telle la jeune épouse et sa virginité ?...)

La première partie de ce fragment d'épithalame était prononcée sans doute par le chœur des jeunes garçons ; la seconde partie, par le chœur des jeunes filles. Si l'on nous passe le rapprochement, le début présente une ressemblance frappante avec les chants du dimanche des Rameaux :

« Élevez vos portes, princes ! Portes éternelles, élevez-vous! et le roi de gloire
entrera ! Qui est ce roi de gloire? C'est le Seigneur fort et puissant, le Seigneur
invincible dans les combats. Élevez vos portes, princes ! Portes éternelles, élevez-
vous ! qui est ce roi de gloire ? etc. »

II y a dans Sappho plusieurs autres débris d'épithalames :

« Salut, fiancée! Salut, beau fiancé ! salut !... »
« Heureux époux ! voilà les noces terminées suivant ton désir ; et tu possèdes
la jeune fille qui faisait ton désir! »
« Nulle autre n'est aussi belle.... » __
« Comme les étoiles pâlissent autour de la lune éclatante et cachent leurs
blancs rayons, lorsque radieuse elle couvre toute la terre de sa lumière argentée...»
« Plus harmonieuse qu'une lyre, plus d'or que l'or ... »

L'épithalame, chez les modernes, a été (si toutefois il a été) un genre faux et ridicule, n'étant point né des mœurs nationales et des coutumes publiques ; dans l'antiquité, au contraire, ce ne fut pas une des veines les moins fécondes de la poésie. On entrevoit aussi, ce qui surprend d'abord, que le paganisme mettait à la célébration du mariage, quand c'était un mariage bien réel, plus de sérieux que nous. Nous, même avec un appareil religieux plus sévère, il semble que nous ayons toujours dans l'esprit le terrible mot de Beaumarchais : « De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne... » L'antiquité, plus sensée peut-être, sans se contrister et sans ricaner, considérait et célébrait le mariage tout à la fois comme une chose sérieuse et comme une chose gaie.

[page 352] Quant à Sappho, si elle chanta beaucoup d'hyménées, elle ne paraît pas, pour son compte, avoir beaucoup fêté l'hymen. Elle que nous avons vue tour à tour, avec autant de passion, amante, mère, amie, poète, — et républicaine, s'il est vrai, qu'elle conspira et se fit bannir avec Alcée, — nulle part ne se montre épouse. Elle aimait aussi beaucoup ses deux frères, et nous savons par Hérodote les réprimandes affectueuses qu'elle faisait à l'un d'eux pour le tirer des mains d'une certaine courtisane avare et rusée; mais son mari, le père de sa petite Cléis dans aucun des fragmens nous ne le trouvons nommé. Aussi, pourquoi s'appeler Cercolas ? Au reste, elle fut veuve de bonne heure. Et Phaon, après tout, en admettant que la légende de Phaon se rapporte à notre Sappho, n'est pas nommé non plus dans les vers qui nous sont parvenus. Faut-il en conclure qu'elle n'aima point Phaon et qu'elle n'aima point son mari ? Peut-être qu'elle les aima tous les deux.

En regard des épithalames et des chants d'amour, nous trouvons quelques épitaphes et quelques graves pensées :

« Ici est la cendre de Timas, morte avant l'hymen. . '
« Au lieu de la chambre nuptiale, la sombre demeure de Proserpine la reçut,
« A sa mort, toutes ses compagnes firent tomber avec le fer rapide leur gracieuse chevelure sur son tombeau. »
« ...Oui, mourir est un mal; s'il n'en était pas ainsi, les dieux aussi mourraient. »

Et cependant la vie est-elle un bien? — Non, répond une autre épitaphe :

« Au pécheur Pélagon. Son père Mnèsiscos a fait mettre sur son tombeau ce filet et cette rame en souvenir de sa misérable vie. »

On voit là une nuance nouvelle de cette poésie. Sappho a quelquefois 1’accent des gnomiques :

« La richesse sans la vertu, dangereux hôte ; mais le mélange de la vertu et de la richesse, c'est le suprême bonheur. »

C’est ce qui explique que l'on trouve chez elle quelques proverbes :

« Ne remue pas les tas de pierres... » « Chez moi ni miel ni mouche à miel. »

On y rencontre aussi quelques fragmens d'élégie :

« Le bel Adonis expire, ô Cythérée ! que faire ? Frappez votre sein, ô vierges !
et déchirez vos vêtemens. »

Elle avait composé encore des hymnes, des chansons et des épigrammes. Ses poésies formaient neuf livres. Que de regrets pour nous ! on vient de voir ce qui en reste.

 

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03/09/2004 et mise à jour le 00/00/2004


Édition sur le web :
- des traducteurs et commentateurs francophones de Sappho de Lesbos
- de textes par des auteurs qualifiés "lesbiens" par abus de langage dans
www.litterature-lesbienne.com
- d'une iconographie et d'une pinacothèque dénommées pompeusement "musée lesbien"
par passion livresque, sapphique, lesbienne, littéraire et pour tuer le temps.